Si ces dix dernières années ont vu fleurir les jeunes maisons d’édition, il est exceptionnel qu’elles investissent le champ de l’humour et du nonsense, qui a ses lettres de noblesse dans le monde anglo-saxon mais continue d’être tenu pour mineur en francophonie. Rencontre avec Fanny Clavurier des éditions Wombat, l’exception qui confirme la règle.
Trois fondateurs pour un projet unique en son genre
Ainsi pourrait-on résumer la courte histoire des éditions Wombat. Sous le nom de ce marsupial australien qui ne ressemble à rien — dixit le site web de la maison —, se cachent trois amis amateurs d’humour. Tous trois issus des métiers de l’édition, ils ont eu par le passé l’occasion de collaborer ensemble chez d’autres éditeurs. Ainsi, quand germa le désir de créer une maison d’édition, nos trois fondateurs décidèrent d’associer leurs compétences au service d’un projet pas comme les autres.
Le premier, Frédéric Brument, a été directeur de collections, notamment de polars étrangers, et éditeur de littérature étrangère. Depuis dix ans, il s’est attaché à faire découvrir ou redécouvrir de nombreux auteurs de fiction humoristique (en particulier l’école du New Yorker mais aussi des auteurs de Hara-Kiri). Aux éditions Wombat, il dirige la collection « Les insensés », compose les anthologies et traduit les livres de Robert Benchley.
Silvain Chupin, pour sa part, est correcteur et rewriter depuis plus de dix ans, fonction qu’il continue d’assumer au sein des éditions Wombat. Il est également traducteur du japonais et de l’anglais. Il codirigera avec Frédéric Brument la collection « Tanuki », dédiée à la littérature japonaise d’aujourd’hui.
Quant à Fanny Clavurier, qui nous a accordé l’entretien qui suit, elle été assistante puis chef de fabrication pendant dix ans chez plusieurs éditeurs. Outre la ligne graphique et la fabrication des livres de la maison, elle assure la gestion ainsi que les relations avec les libraires et le diffuseur-distributeur Harmonia Mundi.
La vocation d’éditer
Fanny Clavurier : Je ne sais pas trop comment on contracte le syndrome de l’éditeur. Pour certains, comme Frédéric Brument, cela relève plutôt de la vocation. Pour d’autres, il y a sans aucun doute à l’origine un immense intérêt pour la littérature et le livre comme objet.
Au départ, comme souvent, c’est une opportunité dans nos vies personnelles qui nous a poussés à créer une maison d’édition. Ensuite, le désir d’indépendance, de mettre nos compétences au service d’une maison qui nous appartienne et de livres tels qu’on les veut.
L’humour pour seule niche éditoriale
Nous avons investi le champ de la littérature humoristique parce qu’aucun autre éditeur ne le faisait. C’était essentiel pour nous de défendre une ligne éditoriale originale qui du même coup nous situe fortement. Cela fait, nous nous ouvrirons davantage à d’autres domaines.
En outre, le travail entrepris par Frédéric Brument dans ce domaine est fantastique et il y a encore beaucoup de découvertes à faire. Par exemple, nous sortirons en janvier un premier livre totalement inclassable de Jack Douglas, Ne vous fiez jamais à un chauffeur de bus nu. C’est un auteur inédit en France, jamais traduit et oublié depuis 1978 aux États-Unis, une vraie trouvaille.
La plus grande difficulté liée au choix de l’humour est le risque de ne pas être pris au sérieux ou que les livres soient relégués hors des rayons de littérature.
L’accueil des libraires
Nous en sommes encore à nos débuts, puisque la maison a été inaugurée avec la double sortie d’Enfants pour quoi faire ? de Robert Benchley et du Journal de Delfeil de Ton en janvier dernier. Les libraires nous ont réservé un très bon accueil, en partie grâce au travail remarquable des représentants d’Harmonia Mundi. La presse généraliste a également été très attentive à nos livres, c’est assez miraculeux. Ce qui nous étonne le plus, je crois, c’est que les livres existent les uns après les autres. Nous en sommes encore à la jubilation de recevoir chaque livre lorsqu’il sort tout chaud de chez l’imprimeur, de voir et toucher cet objet que nous avons conçu de A à Z. Il a fallu près d’une année pour monter la maison d’édition, ce fut une période où tout existait de façon théorique et virtuelle ; aussi, voir au fur et à mesure les livres s’imprimer et vivre leur vie dans les librairies reste une chose à laquelle nous ne nous sommes pas encore tout à fait habitués.
Le choix d’éditer un texte
Il faut d’abord que les textes soient en accord avec notre goût. Chaque fois que c’est possible, on essaie de lire collectivement les textes et d’en parler. Ensuite, l’édition d’un texte ne peut pas se faire, je crois, sur la seule base d’un plaisir de lecture. En outre, chaque parution doit participer à l’équilibre du programme éditorial de l’année. Il faut aussi savoir comment défendre et accompagner au mieux les textes que nous avons choisi de publier. Dans notre cas, il est aussi décisif de trouver le dessinateur qui pourra illustrer la couverture. Jusqu’à présent, nous nous efforçons de réunir l’ensemble de ces conditions pour choisir et programmer les textes.
Il est difficile de répondre d’une manière générale sur la place du lecteur dans les choix éditoriaux mais, par exemple, nous publions ce mois-ci deux textes de Roland Topor : une réédition de son livre emblématique Mémoires d’un vieux con et un recueil de trente-trois nouvelles inédites, Vaches noires. Il nous semble que Roland Topor reste méconnu d’une nouvelle génération de lecteurs que nous aimerions atteindre et qui nous paraît en mal d’impertinence et de mauvais esprit.
L’évolution du champ éditorial
Je crois que le paysage éditorial français est en pleine mutation. Les maisons d’édition de taille moyenne semblent avoir de plus en plus de difficultés, les grosses s’en sortent mais beaucoup ronronnent. Il semble que l’édition indépendante trouve refuge dans de petites structures telles que la nôtre. J’ai l’impression qu’on s’achemine vers un clivage avec d’un côté les gros éditeurs et de l’autre des maisons de petite taille assez précaires qui tiennent le cap en publiant peu, avec peu de charges, pas de locaux, pas de salariés…
L’édition numérique
Il n’y a pas d’évidence pour le numérique, on ne sait pas encore très bien à quoi va ressembler ce marché naissant et, techniquement, les fichiers ePub sont encore très limités. En ce qui nous concerne, seuls quelques titres seront commercialisés sous cette forme. Nous avons choisi de tenter l’expérience avec l’Œil de l’idole de S. J. Perelman et Mémoires d’un vieux con de Roland Topor car c’est une réédition.
L’avenir des éditions Wombat
Notre désir, à notre niveau et là où nous en sommes, est la pérennité : pouvoir continuer ce que nous avons engagé avec sérénité, poursuivre notre politique d’auteurs, constituer un catalogue cohérent et permettre à notre fonds de rester vivant.
Propos recueillis par Stéphanie Michaux
Wombat en six livres aux couvertures détonantes
Delfeil de Ton, le Journal de Delfeil de Ton.
Tout droit sorti de Charlie Hebdo et Hara-Kiri, le Journal de Delfeil de Ton fait rimer absurde avec grande qualité littéraire. Un petit bijou de nonsense qui vous fera suivre les aventures de Delfeil et de son comparse l’abbé Mardi sous la forme d’un journal intime.
Robert Benchley, les Enfants, pour quoi faire ?
Qui ne s’est jamais posé la question, à vrai dire ? Pour ceux qui souhaitent poursuivre le raisonnement, Robert Benchley, pilier du New Yorker de la grande époque, expose en quinze textes humoristiques sa théorie destinée à percer les créatures les plus étranges qui soient : les enfants. Mais plus encore : comment leur survivre. Pas sûr que vous en ressortiez indemne !
Will Cuppy, Grandeurs et Décadences d’un peu tout le monde
L’Histoire revisitée par Will Cuppy et personne n’y échappe : Périclès, Hannibal, Cléopâtre, Charlemagne, Lucrèce Borgia, Louis XIV, Madame du Barry, Christophe Colomb, pour ne citer qu’eux, peuplent les pages de ce livre exceptionnel qui mêle humour et savoir avec un sacré dosage.
S. J. Perelman, l’Œil de l’idole
Établi par Frédéric Brument, le premier tome de cette anthologie des meilleures nouvelles de S. J. Perelman propose au public vingt textes parus entre 1930 et 1948. Dialoguiste des frères Marx, inspirateur de Woody Allen (qui signe la préface), cet auteur au style inimitable déploie ici tout son talent comique empreint d’humour noir, de nonsense et d’esprit corrosif.
Roland Topor, Mémoires d’un vieux con et Vaches noires
Souhaitant mettre en avant l’œuvre de Roland Topor aujourd’hui méconnue des plus jeunes générations, les éditions Wombat publient simultanément deux livres clés de cet auteur. Le premier, écrit sous la forme bien connue des mémoires, est une véritable parodie du genre. Le second est un recueil de trente-trois nouvelles inédites, composé par l’auteur avant sa mort.
Mais Wombat, c’est aussi…
Une foule de projets parmi lesquels une collection dédiée à la littérature japonaise contemporaine qui sera lancée en février 2012.



















Belle initiative par ces temps de morosité ambiante.