Le business des sentiments

Le nouveau roman d’Éric Reinhardt était attendu impatiemment des nombreux lecteurs qui l’avaient découvert en 2007 avec un Cendrillon très médiatisé. Le Système Victoria est donc un des événements de cet automne et il figure déjà sur la liste du Goncourt. Traité sur l’amour et les affaires ici et maintenant, cela suffit-il à en faire un grand roman ?

Voici d’abord David, maître d’œuvre qui a laissé sa carrière d’architecte en jachère. Il est vulnérable et incarne le quadragénaire qui attend avidement une reconnaissance de ce monde fait d’exigences et de réussites. Puis nous avons Victoria, elle aussi quadragénaire, directrice des ressources humaines d’une multinationale, qui gagne 350 000 € annuels juchée sur ses talons Louboutin. Elle alterne, avec la régularité d’un métronome, vie de famille (mariée, deux enfants), voyages d’affaires, moments de plaisir et collaboration houleuse avec les syndicats.

Tous les deux ont déjà eu des relations extraconjugales. Pour David, quelques nuits de découverte sans lendemain avec d’autres corps, puisqu’il aime sa femme, sa vie de famille (lui aussi est père de deux enfants) et ne veut rien y changer. Pour Victoria, conquêtes plus ou moins durables où le sexe est mis à la rude épreuve des fantasmes hors du traditionnel lit d’une chambre d’hôtel ; elle non plus ne se voit pas ébranler son quotidien. Leur rencontre incongrue va leur permettre de peaufiner, d’enrichir cette recherche émotionnelle.

Sur ces quatre cents premières pages, le roman se focalise sur ces moments d’intimité où les flèches de Cupidon sont transformées en touches de Blackberry. Nous sommes tenus informés, par une chronologie classique de la séduction, de la découverte de l’autre, des échanges de pensées et des actes érotiques. Puis la jalousie pointe le bout de son nez avec ses questionnements sur les passés respectifs, la peur de la perte, les rancœurs et les malentendus, entrecoupés d’agacement, d’incompréhension, où le rejet et l’accoutumance semblent difficiles à sevrer. Nous sommes en plein « je te quitte, moi non plus ».

Leur profil de quadragénaires pourrait servir de base explicative à cette soif de conquête. Mais David, qui ne gagne « que » 5 500€ par mois, s’avoue que cette femme représente ce joyau tellement désirable, son fantasme le plus pur, et reste persuadé qu’il lui faudra donc arrêter la relation. Victoria, elle, ne cesse de partager ses pensées écrites sous couvert de « comptes rendus de réunion », mais omet parfois les pensées qui feraient d’elle un être sensible et parfois faible (dans le sens d’avoir un faible pour quelqu’un) et c’est bien plus loin dans le livre que l’on prend connaissance de son désir de quitter son mari pour son amant, comme si la concrétisation d’un malentendu arrivait toujours trop tard.

La dernière partie du roman d’Éric Reinhardt nous offre, comme dans son précédent ouvrage Cendrillon, des pages où sont décortiqués « pour tous » les rouages de l’industrie et du monde des affaires : négociations douteuses et/ou justifiables, où les tensions de ceux qui nous gouvernent se règlent au bras de fer, avec l’avantage aux cols blanc porteurs de vestons à coudières renforcées de Kevlar… Serait-ce cela le système Victoria ?

Une fois cette lecture achevée, j’ai ressenti une profonde gêne, des frissons. Serais-je passée à côté d’un bon roman reflétant la société actuelle ? Le style de l’auteur est fluide et concis, passionnel aussi, tout en restant détaché de ses personnages. C’est une formule qui, de coutume, me convient, moi la lectrice qui se plaît à chercher une identification. Mais je n’y ai pas senti la frontière qui sépare la fiction de la réalité. Cela ressemble plus au développement d’un fait de société traité par un grand quotidien, et le goût laissé par ce roman est celui d’un article déjà lu auparavant. Je dois aussi insister sur le fait que toute histoire extraconjugale évoque le risque (et la crainte ?) de n’être pas soi-même à l’abri de ces possibles, et je pense m’être volontairement décidée à ne pas entrer dans cette histoire.

Le Système Victoria laisse donc le sentiment de tout voir voué à la désagrégation dans un monde intouchable et brutal, à la fois féroce et véloce. Aurions-nous troqué nos lumières pour des muselières ?

Christelle Deidda

Éric Reinhardt
Le Système Victoria

Stock, 2011
528 pages

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