« O eco que oco coa »

J’ai acheté la deuxième édition du Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares, semi-hétéronyme de Fernando Pessoa, le 10 décembre 2005, justifiant cet achat onéreux pour un étudiant (le livre n’existe pas en poche) par la proximité de Noël et du Nouvel An. Je n’ai jamais fait meilleur investissement.

Si je voue au Livre de l’intranquillité une admiration sans bornes, j’ai beaucoup plus de mal à en expliquer les causes ou les raisons. Commençons alors par le commencement. Fernando Pessoa est apparu dans ma vie aux environs de 2005. J’avais alors assisté à une pièce de théâtre basée sur une de ses œuvres et donnée à la Maison de la poésie de Namur ; le moins qu’on puisse dire, c’est que les mots choisis par le metteur en scène avaient retenu mon attention. Assez, en tout cas, pour me plonger quelques semaines plus tard, et un peu par hasard, dans l’Éducation du stoïcien, signé par le baron de Teive, un des nombreux hétéronymes de Pessoa à qui l’auteur songeait attribuer, a priori, les pages intranquilles. Et là, à nouveau, les mots firent mouche. Les phrases se resserraient et mes langues se déliaient. Je restai suspendu en refermant le livre. Suite à quelques discussions averties, je me vis conseiller — chaudement — la lecture du Livre de l’intranquillité. Je l’achetai donc, mais n’en entamai la lecture qu’un an plus tard, effrayé, peut-être, par ce qui m’attendait.

Avant de me lancer, je me suis renseigné. J’ai appris que Pessoa, outre un simple nom « connu » de la littérature mondiale, était souvent considéré comme un de ses plus illustres représentants. J’appris, surtout, sa manie très particulière d’écrire sous différents pseudonymes, baptisés pour l’occasion « hétéronymes », auxquels il donnait une vie plus vraie que vie, sans pour autant que ses contemporains se doutent de quoi que ce soit. Ricardo Reis, Alvaro de Campos et Alberto Caeiro, entre autres, s’inscrivirent ainsi sans faire de bruit dans le paysage littéraire lisboète du début du xxe siècle, s’influencèrent, échangèrent quelques correspondances, puis disparurent aussi discrètement qu’ils étaient apparus.

Quel autre stade de schizophrénie pouvait autant passionner le jeune homme que j’étais alors ? Non que je me retrouvasse dans ces multiples avatars, mais je me rendais compte de la possibilité de vivre tant de vies aussi différentes les unes que les autres et de construire en conséquence une œuvre à nulle autre pareille. Je n’avais certes pas cette ambition, mais l’idée que quelqu’un ait pu un jour le faire me mettait en émoi.

Si le baron de Teive, dans son Éducation du Stoïcien, conclut au suicide comme seule issue d’une vie vouée à l’échec, Bernardo Soares distille le même thème à travers six cents pages tantôt torturées, tantôt légères comme le vol suspendu d’une mouette au-dessus de la ville. Il en dissèque littéralement toutes les raisons et il n’est pas inutile de faire appel à Ricardo Reis pour illustrer la descente en soi « travaillée » par Soares. Reis écrivait en effet : « O eco que oco coa », soit, traduit du portugais : « L’écho qui creux s’écoule.1 » Une fois passée la magie des mots et de leur sonorité, il est intéressant de s’attarder sur cette phrase et sur l’importance qu’elle peut revêtir dans le regard porté sur le Livre de l’intranquillité. Que peut être cet écho, sinon les questions en prisme que Soares/Pessoa se pose, son cheminement intellectuel, pour tenter de comprendre qui il est et ce qu’il fait ? Et quel est cet écoulement, sinon l’étirement de ces mêmes questions qui, à force de réponses, ne trouvent plus rien que le vide d’un espace sans fin ? La phrase de Reis ne pourrait pas mieux résumer le parcours inquiet de cet homme, Bernardo Soares, modeste comptable d’une petite entreprise lisboète, confronté à sa solitude, ses calculs et ses rêves. Rêves à travers lesquels il parcourt le monde, mais aussi, et surtout, sa propre raison. Qu’il perdrait facilement, si ce n’étaient… ses rêves. Soares vit sa vie « sans événement », une vie d’entre-deux, creusée entre la raison et les rêves, sans s’accrocher à l’une ni aux autres. Comme le résume Richard Zenith, Soares « gît au milieu, dans l’intervalle vide de la conscience2 ». À travers son Livre en forme de journal, d’agrégation de notes éparses, Soares décrit une vie fade et fondée sur la seule pensée. Loin, pourtant, de tout apitoiement, il se sait lucide, « douloureusement conscient du monde », et toise ses contemporains à travers lesquels il tente, en vain, de trouver une once de bonheur. Le bonheur, nul ne sait si lui, Soares, le trouve finalement ; il tente cependant de s’y frayer un chemin dans les espoirs déguisés de l’art et en étudie les différentes vicissitudes pour aboutir, in fine, à la conclusion que le miracle ne peut se prévoir et que la vérité, dans tous ses échos contradictoires, est insaisissable.

Le chemin est long pour qui veut lire le Livre de l’intranquillité. Je lisais récemment sur un forum le témoignage d’un internaute qui avouait que ce livre était « le livre que je ne finirai jamais ». Je ne sais moi-même à quel point cette lecture m’influence encore aujourd’hui. Je l’ai lu en 2006 et le reprends depuis lors à ma guise, l’ouvrant au hasard pour y trouver, à chaque fois, une phrase qui répond à mes questions du moment. Sans jouer les superstitieux, j’aime à penser que ce livre me suivra. Et, surtout, que je pourrai continuer à en conseiller la lecture.

Bourgois publie aujourd’hui une troisième édition du Livre de l’intranquillité, dans une traduction de Françoise Laye qui fut primée dès la première édition du livre, en 1988. Et si la curiosité vous dévore, ne manquez pas, chez Bourgois également, les quatre essais de Françoise Laye, Eduardo Lourenço, Patrick Quillier et Richard Zenith, réunis pour la bonne cause et édités cette même année3.

Frédéric Bourgeois

1 Cité par Patrick Quillier dans son essai « l’Énergie de l’intranquillité », publié récemment avec trois autres essais autour du livre de Soares (Pessoa l’intranquille, Bourgois, « Titre », 2011).
2 Richard Zenith, « Naissance et devenir du Livre de l’intranquillité », op. cit.
3 Ibid.

Fernando Pessoa / Bernardo Soares
Le Livre de l’intranquillité

Traduit du portugais par Françoise Laye
Christian Bourgois, 2011
610 pages

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Une réponse à « O eco que oco coa »

  1. Centrino on 27 octobre 2011 at 23 h 05 min

    Bonsoir,
    Très jolie critique du livre; vous m’avez convaincu d’entamer ma longue route en sa compagnie.
    Merci encore pour cette découverte.

    Salutations de Bruxelles

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