André SarcqCarnet d’exténuationBruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2009 110 pages d’agonie et de renaissance Voici un livre qui, à première vue, semble être un recueil de poésie — le second, après la Guenille (Actes Sud, 1995) —, d’un auteur qui s’est fait connaître surtout par ses textes de théâtre.
Le titre, avec le mot « carnet » qui évoque la pratique du croquis, de l’esquisse, voire de la fabrique, a aussi quelque chose de pongien. De leur côté, les dates de rédaction qui accompagnent chacune des quatre sections – la première a été entamée en 1986, la dernière achevée en 2005 — pourraient conduire le lecteur vers l’idée d’anthologie. Toutefois, ce n’est ni comme recueil, ni comme cahier de brouillon, ni peut-être même comme poésie au sens traditionnel du terme qu’il convient de lire ce livre. Le projet qui s’y réalise à chacune de ses étapes, c’est-à-dire aux divers moments d’une trajectoire qui ne s’était pas pensée d’abord comme telle, est d’une intensité absolue qui en fait un des textes les plus remarquables du panorama littéraire contemporain.
Or, autant les labels génériques sont insuffisants à rendre compte de ce qui se passe dans Carnet d’exténuation, autant sa description thématique risque elle aussi d’ébrécher l’originalité et la profondeur de son écriture. À en rester au seul niveau thématique, on risque de ramener le texte d’André Sarcq à l’illustration d’un autre genre — celui des « écrits sur le sida » — dont il proposerait alors une variante « heureuse », puisque le livre raconte non seulement l’histoire d’un homme malade mais aussi celle d’un homme « sauvé » contre toute attente puis prêt, malgré la dureté de cette expérience, à redécouvrir les joies de la vie. Sans être fausse, pareille lecture commet toutefois une erreur fondamentale : au-delà du témoignage exceptionnel, elle passe outre aux qualités spécifiquement littéraires du texte. Car André Sarcq ne fait pas que rendre compte d’un vécu intime ou prendre la parole au nom d’une génération perdue. À la limite — et pour personnel que soit son style —, il ne cherche pas non plus à exprimer avant tout une voix sur le point de s’éteindre. Autrement ambitieux, le projet de l’auteur est d’inventer enfin la langue qui a jusqu’ici fait défaut dans la mise en langue de la maladie. De ce point de vue, son intervention dans le champ littéraire n’est pas sans rapport avec celle de Paul Celan, qui, le premier, a donné à l’expérience des camps la représentation poétique que la hâte ou le désir de rendre compte n’ont pas toujours permis de trouver.
Il n’est donc pas étonnant que ce texte s’écrive contre. Contre Ponge, contre Valéry, contre Perse, entre autres — non pas parce que ces auteurs seraient considérés par Sarcq comme des leurres, comme des anti-modèles, mais parce que le type d’écriture que, chacun à sa façon, ces écrivains symbolisent, est ressenti par lui comme un écran entre le vécu inaliénable et le texte par lequel il cherche à « épuiser » (le titre est à prendre à divers niveaux) sa tentative de description de l’agonie. En même temps, le texte d’André Sarcq s’écrit aussi avec. Essentiellement avec Rimbaud et, davantage encore, avec Rilke, nom libérateur d’une énergie capable de métamorphoser l’expérience la plus intime en image littéraire, et vice-versa. C’est donc au niveau de l’image que Carnet d’exténuation va s’imposer comme un texte d’une audace et d’une justesse infinies. Pour dire la maladie, la situation du malade à l’hôpital, l’observation de la chambre d’agonie, André Sarcq trouve des métaphores à la fois très simples et très fortes, par quoi se prouve aussi qu’innovation et hermétisme ne sont pas inévitablement synonymes. En second lieu, la force de ces images se trouve renforcée par le recours systématique à la figure de l’oxymoron, qui permet d’allier les deux exigences de la concision métaphorique (rien d’aussi plat en poésie que les métaphores filées ou les écritures périphrastiques) et l’approfondissement énigmatique (la combinaison des contraires donne un sens nouveau tout en évitant la facile opacité). Troisièmement, la puissance du jet métaphorique est préservée par la composition limpide des poèmes, généralement courts et tournés vers le déploiement de quelques mots seulement mais toujours travaillés en réseau. Langue et vie se voient ainsi articulés de façon exemplaire.
À titre d’exemple, ce poème dont le titre unit Rimbaud et la première dénomination attribuée au virus du sida :
Bourdonne à ses tempes l’essaim des cloches thérapeutiques
Sur ses yeux grands couverts le film opaque de rosée mauvaise
Il est couché sur le dos tout habillé dans une flaque de ténèbres aspirantes
Dans l’air que herse la dure neige brûle sur sa poitrine allumée à midi l’insatiable bougie de la consolation
Gauchement le berce son râle
Lui est demeurée sa beauté
Beauté de toujours malhabile empêchée, inopérante inepte à jamais sans objet.
Livre d’agonie et de renaissance, Carnet d’exténuation est un condensé des styles les plus variés, mais dont la succession fait parfaitement sens. Il commence par une introduction où André Sarcq se retourne sur la genèse de son travail et sur la découverte tardive d’une logique interne reliant des textes à la fois issus d’un vertige et producteurs d’une manière de hors-temps (les sections qui s’enchaînent ont souvent été écrites comme si elles étaient les dernières possibles, toute architecture d’ensemble ou de projection d’avenir faisant nécessairement défaut). Il continue par deux sections d’une beauté exceptionnelle où se dit l’attente de la mort, puis une expérience de l’agonie que l’auteur ne pouvait que vivre sur le mode de l’absolu. Le livre se termine par deux autres sections, l’une consacrée à la surprise de se trouver toujours en vie, l’autre à l’exploration d’un nouvel bonheur, très différentes de ton et de forme. D’une partie à l’autre, le ton, la forme, les images, le rythme, la typographie, les thèmes, le regard sur soi et le monde changent radicalement, mais toujours de manière motivée, pertinente, en un mot juste.
Dans son refus des vieilleries mimétiques, la poésie moderne s’est voulue voyante. Refusant de dire ce qui peut se voir sans elle, elle s’est donnée comme programme de faire voir l’invisible. Le grand mérite d’André Sarcq est d’avoir montré que ce dilemme est une voie sans issue. C’est à force de parler du vécu qu’il arrive à nous le faire voir, et c’est parce qu’il cherche l’expression la plus juste par rapport à ce réel, qu’il parvient à le transformer.
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