Après le succès de son précédent roman, les Corrections (2001), Jonathan Franzen revient sur le devant de la scène avec un véritable roman-fleuve, Freedom, dont l’envergure narrative, dans la lenteur de sa progression, n’a d’égal que la profondeur avec laquelle l’écrivain sonde ses thèmes de prédilection : la filiation et son inscription dans la société contemporaine.
En guise de fil rouge, Franzen choisit l’histoire américaine et son évolution culturelle, des années Nixon et des débuts envoûtants de Patti Smith jusqu’à l’élection d’Obama, pour se centrer sur un trio de personnages que l’on accompagnera tout au long du roman. Ainsi, Patty apparaît comme une jeune Américaine suffisamment mûre, à la fin des années 1960, pour récolter les espoirs naissant du vent de liberté qui souffle alors sur l’Occident, mais encore trop incertaine pour les incarner de manière singulière. D’emblée sur une voie de garage, elle grandit entre deux amis, Walter et Richard, complémentaires dans leur opposition manifeste. Walter est le bon fils par excellence, pétri d’amour pour son prochain, qu’une foi athée dans l’intelligence et les vertus de l’humanisme a écarté des rails familiaux de l’alcoolisme et de la bêtise. Richard, quant à lui, introduit sans cesse du jeu dans cet équilibre trop évident. D’abord musicien maudit puis soudainement adulé, il entretiendra malgré lui l’alternance des rôles entre les deux hommes, successivement frère aîné et petit dernier à la traîne, en fonction des aléas de la réussite de l’un et des échecs passagers de l’autre.
Patty, pour sa part, oscille entre son attirance pour Richard, et la précarité exaltante d’une existence commune que celui-ci n’ose pourtant lui promettre, et la stabilité débordant de l’amour inconditionnel que lui jure Walter, même lorsqu’elle s’enfuit à New York avec son ami musicien, pour revenir aussi sec. Une fois Walter élu, leur vie se construit comme on peut l’imaginer : une belle maison, une fille puis un garçon et surtout un bon emploi pour Walter qui permet à Patty de se voir dispensée de labeur quotidien. Les idéaux familiaux de la société américaine d’alors — être une mère aimante et chaleureuse avec son entourage le plus large — se chargent de combler les brèches. Mais cela ne dure qu’un temps. Une fois cette dévotion maternelle et les discours de béni-oui-oui du père foulés au pied par un fils leur préférant l’intimité de la fille de la voisine et la table de air hockey de son beau-père « je suis Blanc et je vote », que reste-t-il ? La haine.
Face au vide laissé par le départ des enfants, face au dégoût et à la bêtise qu’elle inspire désormais à son fils dont elle a tenté de faire son meilleur ami, Patty s’interroge. Aurait-elle été plus heureuse si elle avait suivi Richard, lors de ce voyage en voiture avorté avant d’avoir atteint son terme — un coït en bonne et due forme ? A-t-elle jamais aimé Walter, ce « pauvre Walter », si doux en regard d’un père dont l’affection se manifestait avant tout par des moqueries partagées en famille ? Face à la béance existentielle ouverte par ses manquements et l’égoïsme des autres, malgré tous ses efforts pour être une « bonne personne », était-il encore possible de tout rejouer, à l’aube de la cinquantaine ?
Je lui dis la même chose chaque fois, c’est elle la personne que j’aime, c’est elle la personne que je désire. Et puis on change de sujet. Tu vois, ces dernières semaines — je crois que c’est pour me foutre en boule — elle parle de se faire refaire les seins. Moi, ça me donne envie de pleurer, Richard. Enfin, elle est très bien, non ? En tout cas de l’extérieur. C’est vraiment fou. Mais elle dit qu’elle va mourir bientôt et elle pense que ça pourrait être intéressant, avant de mourir, de voir l’effet que ça fait, d’avoir de la poitrine. Elle dit que ça pourrait l’aider à avoir un but pour lequel économiser […].
Mais pour se sentir vivre, même juste un instant, être enfin libre, Patty n’ira pas chercher très loin. Saloper la pureté et la loyauté de son mari de la plus sordide des façons — comme il le mérite presque — et de surcroît avec qui de droit, voilà la première décision qu’elle aura prise, bien qu’elle creuse d’avantage l’abîme et l’esseule encore plus. Il lui aura donc fallu une vie entière, cadenassée d’emblée, pour connaître l’éclat en la détruisant pour de bon. Pourtant, sans la capacité de reconnaître à son geste ce statut, rien ne la retient plus entre les murs du foyer que la sale jouissance du secret et la culpabilité du lâche.
Prenant avec style la succession de ce qu’accomplissait Faulkner dans le Bruit et la Fureur, Franzen aborde le lien dans sa violence la plus radicale, de ses larves jusqu’à leur éclosion. La famille, s’interroge l’écrivain, est-elle une prison dorée comparée à celle de la solitude ? Est-elle le lieu possible d’une reconnaissance mutuelle, le lieu d’un amour vrai, ou davantage un élan humain déguisé derrière lequel se cache la plate obéissance à des idéaux imposés du dehors, comme un gage illusoire de sécurité sociale ? En effet, dans le cas de Walter et de Patty, une fois la façade des sentiments effondrée par lassitude ou dégoût de l’autre, ce qui semblait à tous un choix consenti — fonder une famille et y concrétiser leur amour — apparaît au final, dans un désenchantement complet, comme le refus d’incarner et de réaliser la liberté autrement que dans un monde d’apparences et de faux-semblants, dont Franzen souligne la prégnance dans la société américaine.
Cercle vicieux, on ne sait si la haine naît de cette frustration inconsciente de ne pas parvenir à devenir autre chose que la décalcomanie des discours dominants ou si ce ressentiment provient d’une profonde incapacité à aimer. Cette même incapacité serait alors la conséquence de l’impossibilité pour l’individu de soutenir un face-à-face avec lui-même, puisqu’il fait fausse route depuis le départ. Ayant choisi le monde des illusions sociétales — la consolation matérielle, la reconnaissance hypocrite des pairs —, une fois que celui-ci se dévoile comme un leurre, le vide ouvert est à l’image, colossale, de quarante années de vie bâties sur du sable.
Pour autant, Franzen ne se limite pas à cette lecture des névroses d’une famille américaine contemporaine, dans la mesure où cette vie manquée est mise en parallèle avec le modèle américain lui-même. Ce modèle, justement, fait de la liberté individuelle une valeur essentielle du rapport de chacun au monde, tout en la concevant comme universalisable — en témoignent les guerres en Irak et en Afghanistan, dont l’écho rythme la narration finale du roman. L’idéal de vie américain, dont la force d’attraction aura uni Walter et Patty à défaut d’un amour véritable et réciproque, apparaît alors, aux yeux de l’écrivain, comme une illusion masquant toute réelle interrogation quant à la manière d’incarner et de réaliser singulièrement la liberté. Face aux remords teintés de dégoût mutuel, dans lequel Franzen abandonne ses personnages, subsiste cependant une interrogation de taille, celle de savoir ce qu’il adviendrait du modèle américain, dont l’essor est encore plus que récent, si ses idéaux, saisis cette fois dans leur partage collectif, venaient à se déchirer avant d’avoir été remis en question.
Loïc Detiffe
Jonathan FranzenFreedom
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke
L’Olivier, 2011
718 pages



















