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	<title>Indications</title>
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		<title>« Résolus à vivre »</title>
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		<pubDate>Wed, 19 Oct 2011 13:56:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Il y a quelque chose du tir à balles réelles dans les livres de Pavel Hak. Son dernier roman, Vomito negro, paru chez Verdier, est chargé de munitions adamantines et sombres. Poésie véloce, imagination explosive, lucidité déchaînée, on prend le risque d’être atteint en plein cœur. Une écriture de combat à laquelle doit répondre une lecture guerrière. <span class="small-caps"> — lorent corbeel</span><p><a href="hak" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/vomito.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-859" title="vomito" src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/vomito.jpg" alt="" width="132" height="204" /></a>La parution d’un nouveau roman de Pavel Hak suscite désormais chez moi une émotion particulière. Une sorte de pacte intime me lie en effet à son œuvre. Inutile de le cacher, j’en suis littéralement tombé amoureux. Et lorsque j’entame la lecture de <em>Vomito negro</em>, son nouveau roman, aussi bien que lorsque j’entreprends la rédaction de cet article, je ne peux et je ne veux pas me défaire de ces sentiments — n’ayons pas peur du mot. Rappelez-vous que le premier numéro d’<em>Indications</em>, dans sa nouvelle formule, proposait déjà un entretien avec Pavel Hak ainsi qu’une critique de son livre précédent, <em>Warax</em>. C’était une manière pour moi, en tant que rédacteur en chef, d’illustrer les ambitions de la revue, d’apposer un sceau qui qualifierait le genre de littérature que nous entendions défendre désormais. Je peux dire également que ce choix était prémédité : il n’y pas d’autre auteur qui présentait, à mes yeux, de telles qualités d’engagement littéraire, tout au moins dans le domaine de la fiction francophone. C’était aussi, égoïstement, le prétexte idéal pour aller à sa rencontre. Quelques numéros plus tard, voici une nouvelle occasion d’insister sur la nécessité de découvrir ou de prolonger l’entreprise commune qui lie inévitablement cette œuvre d’importance à ses lecteurs.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà ce <em>Vomito negro</em>, paru chez Verdier dans l’excellente collection « Chaoïd ». Comme à son habitude, Hak a choisi un titre tranchant. (Les vieux musicos belges se souviendront peut-être du groupe homonyme, cousin dispensable de Front 242.) Le vomito negro, c’est donc le nom très illustré de la fièvre jaune qui tua longtemps sous les Tropiques. On lui découvrit un vaccin dans les années 1930, mais on oublie qu’aujourd’hui ce virus tue encore régulièrement. D’où l’utilité d’une piqûre de rappel ?</p>
<p style="text-align: justify;">Nous voici en effet en pleines Caraïbes, sur une île indéterminée. Plantations de cannes à sucre, misère et prostitution forment un écrin putride à la beauté et à la vigueur des hommes et des femmes qui vivent là. Nous voici plongés dès les premières lignes dans un torrent d’action qui prendra fin, pour le lecteur uniquement, cent vingt-cinq pages plus loin.</p>
<blockquote><p>Une vague d’angoisse.<br />
Draps imbibés de sueur.<br />
Coup d’œil sur la montre.<br />
Minuit passé. 0 heure 37 exactement.<br />
Il ne dormira pas. Ces quelques heures, qu’il voulait passer à se reposer, sont perdues à jamais. Trop nerveux pour s’endormir. Vaine révision des détails. Quel aspect de son affaire a-t-il négligé ? Quel facteur n’a-t-il pas pris en compte ? Sa main chasse d’un geste impatient tous ces tourbillons d’incertitudes semblables aux chauves-souris virevoltant dans les ténèbres d’un cerveau halluciné. Tout ce qu’il aura à faire a été pensé, il n’y a pas à s’inquiéter, ne reste qu’à agir, avec la détermination nécessaire.<br />
Drap jeté à terre.<br />
Branle-bas de combat.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Un rythme singulier s’installe, un phrasé qui n’appartient qu’à ces pages. Une suite de scènes plus terribles les unes que les autres forment peu à peu une intrigue effarante où deux héros luttent à mort pour leur survie. Un petit entrepreneur, passeur de clandestins vers le continent, retrouve sa « marchandise » tuée sur le lieu de rendez-vous. Un coup de la concurrence organisée qui ne peut admettre l’essor d’un indépendant. Marie-Jo, la sœur du passeur, a été enlevée et vendue pour être prostituée sur le continent. Au même moment, le docteur Godrow doit se procurer très vite des organes frais pour assurer la survie de l’une de ses riches patientes, financement indispensable pour ses recherches. Marie-Jo tombera vite entre les mains du docteur. Son frère, parti à sa recherche dans les conditions épouvantables des clandestins, débarque lui aussi et affronte d’autres dangers. Se retrouveront-ils ? Qui deviendront-ils pour survivre ?</p>
<p style="text-align: justify;">Pavel Hak interprète sa nouvelle composition et se réinvente à nouveau complètement dans V<em>omito negro</em>. Il y a bien entendu une poésie, reconnaissable, qui n’appartient qu’à lui. J’ai failli dire une musique, mais je me suis repris à temps. La métaphore musicale commence à bien faire et il faut parfois appeler un chat un chat, et la poésie par son nom. Au cœur d’un roman aussi dantesque, elle n’échappe pas au lecteur. Je voudrais me risquer à en parler un peu.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faut d’abord décrire cette volonté tendue comme un arc d’affecter le lecteur, de lui  transmettre une émotion qui n’interdise rien, mais au contraire s’ouvre ou s’offre au maximum. L’écriture de Pavel Hak est ainsi et avant tout un sommet d’efficacité, si tant est qu’on puisse encore, à notre époque, accepter ce terme sans la bêtise que font peser sur lui tant de discours glacés. Et justement, c’est une grâce et une intelligence commune avec certains dialectes honteux que Pavel Hak exploite à merveille. Slogans, pubs, répliques hollywoodiennes&#8230; C’est la puissance évocatrice de quelques mots singulièrement agencés, mais c’est aussi la force du lieu commun, celle de la formulation rabâchée : une image se forme, une ambiance est déjà là, on se trouve tout à coup projeté sur la scène, le lieu du crime. L’écran s’est déchiré, tendu à l’extrême par des mots trop denses, croulant sous leur propre poids, trous noirs. Est-on passé au travers ou de l’autre côté ?</p>
<p style="text-align: justify;">Une chose est sûre, on ne se trouve pas projeté dans la peau des personnages de <em>Vomito negro</em>, heureusement pour nous. Hak rend caduque toute identification. Il évite cet écueil du roman de gare par un jeu subtil et permanent sur la phrase. À la relecture, on admire le péril qui guette l’équilibriste : c’est parfois sur le choix d’un déterminant, d’un adjectif qu’il s’appuie pour établir le juste équilibre. Glissement délicat d’un registre vers un autre, nous voilà témoin des pensées de chacun, sans jamais pourtant nous prêter au jeu du psychologisme. Hak donne à voir les pensées, il ne les donne pas en partage, n’instaure pas la fiction d’une empathie que son personnage établirait avec le lecteur. À vrai dire, le lecteur n’existe pas pour ses personnages. Et si ceux-ci se découvraient ainsi observés, ils nous couperaient les couilles de rage.</p>
<blockquote><p>Elle se revoit cambrée devant le miroir. Elle n’était plus la jeune fille innocente qu’elle avait été avant son kidnapping. Elle savait qu’elle était observée par ce salaud de milliardaire, amateur de cruels excès, qui l’avait achetée. Si elle prenait des poses provocantes, minaudait, bougeait comme une panthère, c’était pour que ce porc perde son sang-froid, arrive dans la cabine en ne pensant qu’à baiser son corps d’adolescente, à planter sa sale queue entre ses cuisses et à labourer son ventre à coups de reins violeurs jusqu’à ce que son sperme se mélange au sang de sa victime.<br />
Elle inspecta la cabine à la recherche d’un objet avec lequel elle pourrait se défendre.<br />
Avec quoi tuer cette ordure ?</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">L’écriture sur le fil du rasoir s’enrichit, dans <em>Vomito negro</em>, de deux formidables séquences narratives qui se font étrangement écho. La première est portée par le récit du père, celui de sa capture dans la jungle africaine, du voyage abominable vers l’autre côté de l’océan. Plus personne ne l’écoute et il semble d’ailleurs improbable, insensé même, qu’il puisse en avoir été réellement l’acteur. Ces pages-là sont magistrales et possèdent la densité du diamant. Il me semble en effet qu’elles contiennent, concentrées, quelques milliers de pages et quelques milliers de vies. Pavel Hak nous avait plutôt habitués à projeter le temps présent vers un futur immédiat. Il réalise ici l’inverse, brillamment. Sans rien soustraire à la contemporanéité de son écriture, ni à celle de son propos. L’intelligence et la force de tous, la cruauté et la souffrance, la lutte de chaque instant, instinctive ou stratégique, la défaite et l’appât du gain, l’odeur de la forêt et de la poudre des fusils&#8230;</p>
<blockquote><p>Effarée comme nous, la forêt écoutait leur langue incompréhensible, composée de nasales et de couinements proches des cris d’une espèce de singes qu’aucune tribu de la côte ne mangeait à cause de sa chair aigre. Les esprits maléfiques des marais, les piquants des arbustes aux pointes empoisonnées, les fleurs carnivores et les araignées venimeuses n’ignoraient pas non plus l’arrivée des intrus. Nous comptions sur leur complicité. L’hostilité des intrus était patente. Leurs yeux brillaient d’envie de posséder, leur physionomie reflétait leur cupidité. Nous ne savions pas quel mal ils allaient commettre, mais ils voulaient s’approprier ce qui ne leur appartenait pas.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">L’autre séquence, inouïe, compose l’essentiel du dernier chapitre intitulé « Escadrons de la mort ». On y retrouve la condensation prophétique que Pavel Hak applique, dans chacun de ses livres, à notre réalité. On y retrouve le passeur floué, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, toujours à la recherche de sa sœur. Pour atteindre cet objectif, il a intégré un commando secret qui agit au cœur de la jungle urbaine. Après l’entraînement vient l’action : passer au lance-flammes l’humanité qui encombre un squat, une usine désaffectée, les galeries souterraines de la ville. On se croirait dans un jeu vidéo, du genre ultra-rapide et méga-violent, de ceux qui se flattent de s’inspirer de situations de combat réelles. Ici encore, la vitesse d’action suppose l’immédiateté de la pensée, il faut tuer ou être tué. D’une jungle à l’autre&#8230;</p>
<blockquote><p>Mission conçue dans le cadre d’un plan d’urgence : les techniques de surveillance, combinées avec les techniques de répression, n’arrivent plus à faire triompher les techniques de domination. Ce qui signifie qu’il faut passer au « nettoyage » (dixit la hiérarchie).<br />
Stade inédit dans l’histoire de l’humanité ? Nécessité évolutive ?<br />
Ils ne sont pas là pour se poser des questions. Ils sont là pour agir.<br />
Hors la loi. Dans le plus grand secret.<br />
Sur l’aile droite, entre deux entrepôts, Togafu repère un groupe d’individus suspects. Rypl envoie Cambell examiner l’évaluation de Togafu. Cambell confirme. Les critères fixés par le commandement font tomber cette bande de zonards dans la catégorie des sujets à éliminer. Aucun doute là-dessus.<br />
— Feu, émet Rypl.<br />
Togafu actionne son lance-flammes.<br />
Le groupe d’individus dormant sous les cartons disparaît dans un crachat de feu. Et Togafu fonce déjà le long des entrepôts.</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Attention toutefois, à ceux qui espéreraient trouver dans Vomito negro une fascinante succession de scènes gore rocambolesques. Autant renoncer, ils seraient déçus. L’économie de moyens dont use Pavel Hak n’autorise pas l’esprit à s’immobiliser dans une complaisance un peu perverse. Il ne faudrait pas que ces quelques extraits soient trompeurs. L’ensemble crée un sprint ahurissant où chaque geste, chaque phrase compte. Et sans le même talent de concision, l’espace manque ici pour rendre compte de l’ampleur de l’assaut littéraire mené par l’auteur. Je voudrais pourtant dire encore à quel point Pavel Hak se démarque de beaucoup de ses contemporains sur de nombreux thèmes, récurrents pourtant dans la littérature actuelle. Encore une fois, c’est une question d’efficacité, de style, d’élégance et d’intelligence. On peut disséquer le fonctionnement froid et complexe du capitalisme, redire la déshumanisation du travailleur, pointer les raisons du désastre avec minutie. Mais ce qui est à lire, c’est une réussite littéraire ou un échec total. Les guerres, la misère, la faim, la violence sexuelle, on ne peut pas en parler avec de bons sentiments transposés en jolies phrases. La paranoïa généralisée, l’illusion entretenue d’une morale universelle, la marchandisation des corps, ce ne sont pas des points de vue sur lesquels il s’agit de débattre au fil des pages d’un roman. Pavel Hak s’inscrit plutôt dans ce qu’il nommait lui-même, dans l’entretien qu’il nous avait accordé, la « généalogie d’une créativité de violence et de combat ». Incarnation dans le texte, pari réussi d’une littérature totale.<br />
Reste encore à pointer cette idée que les hommes et les femmes sont les mêmes en haut comme en bas, obéissent aux mêmes logiques, répondent aux mêmes contraintes, désirent d’un même élan. Mais inégaux selon le hasard de leur naissance, ne jouissant ni de la même liberté ni du même pouvoir. Vomito negro est donc également une formidable pièce à conviction qui prouve, malheureusement, l’impossibilité d’un dialogue entre ces deux mondes. Et puisque le silence et les cris sont assourdissants, reste le corps-à-corps avec les mots, l’écriture de combat, la lecture guerrière.<br />
Vomito negro, ou le contraste saisissant entre la chair à canon et l’imagination, la barbarie et l’exercice le plus libre de l’esprit, le monde dans lequel nous vivons et celui dans lequel nous allons vivre, d’un instant à l’autre.</p>
<p style="text-align: right;">Lorent Corbeel</p>
<p style="text-align: justify;">Pavel Hak<br />
<em>Vomito negro</em><br />
Verdier,<br />
« Chaoïd », 2011<br />
136 pages</p>
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		<title>Des loyautés</title>
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		<pubDate>Wed, 19 Oct 2011 13:52:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Après le succès des Corrections, Jonathan Franzen nous revient avec un roman-fleuve, Freedom, dont l’envergure narrative, n’a d’égal que la profondeur avec laquelle l’écrivain sonde ses thèmes de prédilection : la filiation et son inscription dans la société contemporaine. <span class="small-caps"> — loïc detiffe</span><p><a href="franzen" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Après le succès de son précédent roman, <em>les Corrections</em> (2001), Jonathan Franzen revient sur le devant de la scène avec un véritable roman-fleuve, <em>Freedom</em>, dont l’envergure narrative, dans la lenteur de sa progression, n’a d’égal que la profondeur avec laquelle l’écrivain sonde ses thèmes de prédilection : la filiation et son inscription dans la société contemporaine.</strong></p>
<p><a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/freedom.jpg"><img src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/freedom.jpg" alt="" title="freedom" width="199" height="298" class="alignleft size-full wp-image-872" /></a>
<p style="text-align: justify;">En guise de fil rouge, Franzen choisit l’histoire américaine et son évolution culturelle, des années Nixon et des débuts envoûtants de Patti Smith jusqu’à l’élection d’Obama, pour se centrer sur un trio de personnages que l’on accompagnera tout au long du roman. Ainsi, Patty apparaît comme une jeune Américaine suffisamment mûre, à la fin des années 1960, pour récolter les espoirs naissant du vent de liberté qui souffle alors sur l’Occident, mais encore trop incertaine pour les incarner de manière singulière. D’emblée sur une voie de garage, elle grandit entre deux amis, Walter et Richard, complémentaires dans leur opposition manifeste. Walter est le bon fils par excellence, pétri d’amour pour son prochain, qu’une foi athée dans l’intelligence et les vertus de l’humanisme a écarté des rails familiaux de l’alcoolisme et de la bêtise. Richard, quant à lui, introduit sans cesse du jeu dans cet équilibre trop évident. D’abord musicien maudit puis soudainement adulé, il entretiendra malgré lui l’alternance des rôles entre les deux hommes, successivement frère aîné et petit dernier à la traîne, en fonction des aléas de la réussite de l’un et des échecs passagers de l’autre.</p>
<p style="text-align: justify;">Patty, pour sa part, oscille entre son attirance pour Richard, et la précarité exaltante d’une existence commune que celui-ci n’ose pourtant lui promettre, et la stabilité débordant de l’amour inconditionnel que lui jure Walter, même lorsqu’elle s’enfuit à New York avec son ami musicien, pour revenir aussi sec. Une fois Walter élu, leur vie se construit comme on peut l’imaginer : une belle maison, une fille puis un garçon et surtout un bon emploi pour Walter qui permet à Patty de se voir dispensée de labeur quotidien. Les idéaux familiaux de la société américaine d’alors — être une mère aimante et chaleureuse avec son entourage le plus large — se chargent de combler les brèches. Mais cela ne dure qu’un temps. Une fois cette dévotion maternelle et les discours de béni-oui-oui du père foulés au pied par un fils leur préférant l’intimité de la fille de la voisine et la table de air hockey de son beau-père « je suis Blanc et je vote », que reste-t-il ? La haine.</p>
<p style="text-align: justify;">Face au vide laissé par le départ des enfants, face au dégoût et à la bêtise qu’elle inspire désormais à son fils dont elle a tenté de faire son meilleur ami, Patty s’interroge. Aurait-elle été plus heureuse si elle avait suivi Richard, lors de ce voyage en voiture avorté avant d’avoir atteint son terme — un coït en bonne et due forme ? A-t-elle jamais aimé Walter, ce « pauvre Walter », si doux en regard d’un père dont l’affection se manifestait avant tout par des moqueries partagées en famille ? Face à la béance existentielle ouverte par ses manquements et l’égoïsme des autres, malgré tous ses efforts pour être une « bonne personne », était-il encore possible de tout rejouer, à l’aube de la cinquantaine ?</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;">Je lui dis la même chose chaque fois, c’est elle la personne que j’aime, c’est elle la personne que je désire. Et puis on change de sujet. Tu vois, ces dernières semaines — je crois que c’est pour me foutre en boule — elle parle de se faire refaire les seins. Moi, ça me donne envie de pleurer, Richard. Enfin, elle est très bien, non ? En tout cas de l’extérieur. C’est vraiment fou. Mais elle dit qu’elle va mourir bientôt et elle pense que ça pourrait être intéressant, avant de mourir, de voir l’effet que ça fait, d’avoir de la poitrine. Elle dit que ça pourrait l’aider à avoir un but pour lequel économiser […].</p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Mais pour se sentir vivre, même juste un instant, être enfin libre, Patty n’ira pas chercher très loin. Saloper la pureté et la loyauté de son mari de la plus sordide des façons — comme il le mérite presque — et de surcroît avec qui de droit, voilà la première décision qu’elle aura prise, bien qu’elle creuse d’avantage l’abîme et l’esseule encore plus. Il lui aura donc fallu une vie entière, cadenassée d’emblée, pour connaître l’éclat en la détruisant pour de bon. Pourtant, sans la capacité de reconnaître à son geste ce statut, rien ne la retient plus entre les murs du foyer que la sale jouissance du secret et la culpabilité du lâche.</p>
<p style="text-align: justify;">Prenant avec style la succession de ce qu’accomplissait Faulkner dans <em>le Bruit et la Fureur</em>, Franzen aborde le lien dans sa violence la plus radicale, de ses larves jusqu’à leur éclosion. La famille, s’interroge l’écrivain, est-elle une prison dorée comparée à celle de la solitude ? Est-elle le lieu possible d’une reconnaissance mutuelle, le lieu d’un amour vrai, ou davantage un élan humain déguisé derrière lequel se cache la plate obéissance à des idéaux imposés du dehors, comme un gage illusoire de sécurité sociale ? En effet, dans le cas de Walter et de Patty, une fois la façade des sentiments effondrée par lassitude ou dégoût de l’autre, ce qui semblait à tous un choix consenti — fonder une famille et y concrétiser leur amour — apparaît au final, dans un désenchantement complet, comme le refus d’incarner et de réaliser la liberté autrement que dans un monde d’apparences et de faux-semblants, dont Franzen souligne la prégnance dans la société américaine.</p>
<p style="text-align: justify;">Cercle vicieux, on ne sait si la haine naît de cette frustration inconsciente de ne pas parvenir à devenir autre chose que la décalcomanie des discours dominants ou si ce ressentiment provient d’une profonde incapacité à aimer. Cette même incapacité serait alors la conséquence de l’impossibilité pour l’individu de soutenir un face-à-face avec lui-même, puisqu’il fait fausse route depuis le départ. Ayant choisi le monde des illusions sociétales — la consolation matérielle, la reconnaissance hypocrite des pairs —, une fois que celui-ci se dévoile comme un leurre, le vide ouvert est à l’image, colossale, de quarante années de vie bâties sur du sable.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour autant, Franzen ne se limite pas à cette lecture des névroses d’une famille américaine contemporaine, dans la mesure où cette vie manquée est mise en parallèle avec le modèle américain lui-même. Ce modèle, justement, fait de la liberté individuelle une valeur essentielle du rapport de chacun au monde, tout en la concevant comme universalisable — en témoignent les guerres en Irak et en Afghanistan, dont l’écho rythme la narration finale du roman. L’idéal de vie américain, dont la force d’attraction aura uni Walter et Patty à défaut d’un amour véritable et réciproque, apparaît alors, aux yeux de l’écrivain, comme une illusion masquant toute réelle interrogation quant à la manière d’incarner et de réaliser singulièrement la liberté. Face aux remords teintés de dégoût mutuel, dans lequel Franzen abandonne ses personnages, subsiste cependant une interrogation de taille, celle de savoir ce qu’il adviendrait du modèle américain, dont l’essor est encore plus que récent, si ses idéaux, saisis cette fois dans leur partage collectif, venaient à se déchirer avant d’avoir été remis en question.</p>
<p style="text-align: right;">Loïc Detiffe</p>
<p style="text-align: justify;">Jonathan Franzen<em>Freedom</em><br />
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke<br />
L’Olivier, 2011<br />
718 pages</p>
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		<title>De l’humour dans l’édition française, oui c’est possible !</title>
		<link>http://www.indications.be/wombat</link>
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		<pubDate>Wed, 19 Oct 2011 13:40:34 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Rencontre avec Fanny Clavurier des éditions Wombat, jeune maison qui investit le champ de l'humour et du nonsense. <span class="small-caps"> — stéphanie michaux</span><p><a href="wombat" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Si ces dix dernières années ont vu fleurir les jeunes maisons d’édition, il est exceptionnel qu’elles investissent le champ de l’humour et du nonsense, qui a ses lettres de noblesse dans le monde anglo-saxon mais continue d’être tenu pour mineur en francophonie. Rencontre avec Fanny Clavurier des éditions Wombat, l’exception qui confirme la règle.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Trois fondateurs pour un projet unique en son genre</strong><br />
<a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/benchley.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-877" title="benchley" src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/benchley.jpg" alt="" width="201" height="300" /></a>Ainsi pourrait-on résumer la courte histoire des éditions Wombat. Sous le nom de ce marsupial australien qui ne ressemble à rien — dixit le site web de la maison —, se cachent trois amis amateurs d’humour. Tous trois issus des métiers de l’édition, ils ont eu par le passé l’occasion de collaborer ensemble chez d’autres éditeurs. Ainsi, quand germa le désir de créer une maison d’édition, nos trois fondateurs décidèrent d’associer leurs compétences au service d’un projet pas comme les autres.</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier, Frédéric Brument, a été directeur de collections, notamment de polars étrangers, et éditeur de littérature étrangère. Depuis dix ans, il s’est attaché à faire découvrir ou redécouvrir de nombreux auteurs de fiction humoristique (en particulier l’école du <em>New Yorker</em> mais aussi des auteurs de <em>Hara-Kiri</em>). Aux éditions Wombat, il dirige la collection « Les insensés », compose les anthologies et traduit les livres de Robert Benchley.</p>
<p style="text-align: justify;">Silvain Chupin, pour sa part, est correcteur et rewriter depuis plus de dix ans, fonction qu’il continue d’assumer au sein des éditions Wombat. Il est également traducteur du japonais et de l’anglais. Il codirigera avec Frédéric Brument la collection « Tanuki », dédiée à la littérature japonaise d’aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Fanny Clavurier, qui nous a accordé l’entretien qui suit, elle été assistante puis chef de fabrication pendant dix ans chez plusieurs éditeurs. Outre la ligne graphique et la fabrication des livres de la maison, elle assure la gestion ainsi que les relations avec les libraires et le diffuseur-distributeur Harmonia Mundi.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La vocation d’éditer<br />
Fanny Clavurier</strong> : Je ne sais pas trop comment on contracte le syndrome de l’éditeur. Pour certains, comme Frédéric Brument, cela relève plutôt de la vocation. Pour d’autres, il y a sans aucun doute à l’origine un immense intérêt pour la littérature et le livre comme objet.</p>
<p style="text-align: justify;">Au départ, comme souvent, c’est une opportunité dans nos vies personnelles qui nous a poussés à créer une maison d’édition. Ensuite, le désir d’indépendance, de mettre nos compétences au service d’une maison qui nous appartienne et de livres tels qu’on les veut.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’humour pour seule niche éditoriale</strong><br />
Nous avons investi le champ de la littérature humoristique parce qu’aucun autre éditeur ne le faisait. C’était essentiel pour nous de défendre une ligne éditoriale originale qui du même coup nous situe fortement. Cela fait, nous nous ouvrirons davantage à d’autres domaines.</p>
<p style="text-align: justify;">En outre, le travail entrepris par Frédéric Brument dans ce domaine est fantastique et il y a encore beaucoup de découvertes à faire. Par exemple, nous sortirons en janvier un premier livre totalement inclassable de Jack Douglas, <em>Ne vous fiez jamais à un chauffeur de bus nu</em>. C’est un auteur inédit en France, jamais traduit et oublié depuis 1978 aux États-Unis, une vraie trouvaille.</p>
<p style="text-align: justify;">La plus grande difficulté liée au choix de l’humour est le risque de ne pas être pris au sérieux ou que les livres soient relégués hors des rayons de littérature.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’accueil des libraires</strong><br />
Nous en sommes encore à nos débuts, puisque la maison a été inaugurée avec la double sortie d’<em>Enfants pour quoi faire ?</em> de Robert Benchley et du <em>Journal de Delfeil de Ton</em> en janvier dernier. Les libraires nous ont réservé un très bon accueil, en partie grâce au travail remarquable des représentants d’Harmonia Mundi. La presse généraliste a également été très attentive à nos livres, c’est assez miraculeux. Ce qui nous étonne le plus, je crois, c’est que les livres existent les uns après les autres. Nous en sommes encore à la jubilation de recevoir chaque livre lorsqu’il sort tout chaud de chez l’imprimeur, de voir et toucher cet objet que nous avons conçu de A à Z. Il a fallu près d’une année pour monter la maison d’édition, ce fut une période où tout existait de façon théorique et virtuelle ; aussi, voir au fur et à mesure les livres s’imprimer et vivre leur vie dans les librairies reste une chose à laquelle nous ne nous sommes pas encore tout à fait habitués.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le choix d’éditer un texte</strong><br />
Il faut d’abord que les textes soient en accord avec notre goût. Chaque fois que c’est possible, on essaie de lire collectivement les textes et d’en parler. Ensuite, l’édition d’un texte ne peut pas se faire, je crois, sur la seule base d’un plaisir de lecture. En outre, chaque parution doit participer à l’équilibre du programme éditorial de l’année. Il faut aussi savoir comment défendre et accompagner au mieux les textes que nous avons choisi de publier. Dans notre cas, il est aussi décisif de trouver le dessinateur qui pourra illustrer la couverture. Jusqu’à présent, nous nous efforçons de réunir l’ensemble de ces conditions pour choisir et programmer les textes.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est difficile de répondre d’une manière générale sur la place du lecteur dans les choix éditoriaux mais, par exemple, nous publions ce mois-ci deux textes de Roland Topor : une réédition de son livre emblématique <em>Mémoires d’un vieux con</em> et un recueil de trente-trois nouvelles inédites,<em> Vaches noires</em>. Il nous semble que Roland Topor reste méconnu d’une nouvelle génération de lecteurs que nous aimerions atteindre et qui nous paraît en mal d’impertinence et de mauvais esprit.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’évolution du champ éditorial</strong><br />
Je crois que le paysage éditorial français est en pleine mutation. Les maisons d’édition de taille moyenne semblent avoir de plus en plus de difficultés, les grosses s’en sortent mais beaucoup ronronnent. Il semble que l’édition indépendante trouve refuge dans de petites structures telles que la nôtre. J’ai l’impression qu’on s’achemine vers un clivage avec d’un côté les gros éditeurs et de l’autre des maisons de petite taille assez précaires qui tiennent le cap en publiant peu, avec peu de charges, pas de locaux, pas de salariés…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’édition numérique</strong><br />
Il n’y a pas d’évidence pour le numérique, on ne sait pas encore très bien à quoi va ressembler ce marché naissant et, techniquement, les fichiers ePub sont encore très limités. En ce qui nous concerne, seuls quelques titres seront commercialisés sous cette forme. Nous avons choisi de tenter l’expérience avec <em>l’Œil de l’idole</em> de S. J. Perelman et <em>Mémoires d’un vieux con</em> de Roland Topor car c’est une réédition.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’avenir des éditions Wombat</strong><br />
Notre désir, à notre niveau et là où nous en sommes, est la pérennité : pouvoir continuer ce que nous avons engagé avec sérénité, poursuivre notre politique d’auteurs, constituer un catalogue cohérent et permettre à notre fonds de rester vivant.</p>
<p style="text-align: right;">Propos recueillis par Stéphanie Michaux</p>
<p><strong>Wombat en six livres aux couvertures détonantes</strong></p>
<p><strong> </strong></p>
<p>Delfeil de Ton, <em>le Journal de Delfeil de Ton.</em><br />
Tout droit sorti de <em>Charlie Hebdo</em> et <em>Hara-Kiri</em>, <em>le Journal de Delfeil de Ton </em>fait rimer absurde avec<em> </em>grande qualité littéraire. Un petit bijou de nonsense qui vous fera suivre les aventures de Delfeil et de son comparse l’abbé Mardi sous la forme d’un journal intime.</p>
<p>Robert Benchley, <em>les Enfants, pour quoi faire ?</em><br />
Qui ne s’est jamais posé la question, à vrai dire ? Pour ceux qui souhaitent poursuivre le raisonnement, Robert Benchley, pilier du <em>New Yorker</em> de la grande époque, expose en quinze textes humoristiques sa théorie destinée à percer les créatures les plus étranges qui soient : les enfants. Mais plus encore : comment leur survivre. Pas sûr que vous en ressortiez indemne !</p>
<p>Will Cuppy<em>, Grandeurs et Décadences d’un peu tout le monde</em><br />
L’Histoire revisitée par Will Cuppy et personne n’y échappe : Périclès, Hannibal, Cléopâtre, Charlemagne, Lucrèce Borgia, Louis XIV, Madame du Barry, Christophe Colomb, pour ne citer qu’eux, peuplent les pages de ce livre exceptionnel qui mêle humour et savoir avec un sacré dosage.</p>
<p><em> </em></p>
<p>S. J. Perelman, <em>l’Œil de l’idole</em><br />
Établi par Frédéric Brument, le premier tome de cette anthologie des meilleures nouvelles de S. J. Perelman propose au public vingt textes parus entre 1930 et 1948. Dialoguiste des frères Marx, inspirateur de Woody Allen (qui signe la préface), cet auteur au style inimitable déploie ici tout son talent comique empreint d’humour noir, de nonsense et d’esprit corrosif.</p>
<p>Roland Topor, <em>Mémoires d’un vieux con</em> et <em>Vaches noires</em><br />
Souhaitant mettre en avant l’œuvre de Roland Topor aujourd’hui méconnue des plus jeunes générations, les éditions Wombat publient simultanément deux livres clés de cet auteur. Le premier, écrit sous la forme bien connue des mémoires, est une véritable parodie du genre. Le second est un recueil de trente-trois nouvelles inédites, composé par l’auteur avant sa mort.</p>
<p><strong>Mais Wombat, c’est aussi…</strong><br />
Une foule de projets parmi lesquels une collection dédiée à la littérature japonaise contemporaine qui sera lancée en février 2012.</p>
<p><a title="Wombat" href="http://www.editions-wombat.fr" target="_blank">www.editions-wombat.fr</a></p>
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		<title>« O eco que oco coa »</title>
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		<pubDate>Wed, 19 Oct 2011 13:30:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Christian Bourgois publie une troisième édition du Livre de l’intranquillité, dans une traduction de Françoise Laye.<span class="small-caps"> — frédéric bourgeois</span><p><a href="pessoa" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>J’ai acheté la deuxième édition du <em>Livre de l’intranquillité</em> de Bernardo Soares, semi-hétéronyme de Fernando Pessoa, le 10 décembre 2005, justifiant cet achat onéreux pour un étudiant (le livre n’existe pas en poche) par la proximité de Noël et du Nouvel An. Je n’ai jamais fait meilleur investissement.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/pessoa.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-926" title="pessoa" src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/pessoa.jpg" alt="" width="186" height="300" /></a>Si je voue au <em>Livre de l’intranquillité</em> une admiration sans bornes, j’ai beaucoup plus de mal à en expliquer les causes ou les raisons. Commençons alors par le commencement. Fernando Pessoa est apparu dans ma vie aux environs de 2005. J’avais alors assisté à une pièce de théâtre basée sur une de ses œuvres et donnée à la Maison de la poésie de Namur ; le moins qu’on puisse dire, c’est que les mots choisis par le metteur en scène avaient retenu mon attention. Assez, en tout cas, pour me plonger quelques semaines plus tard, et un peu par hasard, dans <em>l’Éducation du stoïcien</em>, signé par le baron de Teive, un des nombreux hétéronymes de Pessoa à qui l’auteur songeait attribuer, a priori, les pages intranquilles. Et là, à nouveau, les mots firent mouche. Les phrases se resserraient et mes langues se déliaient. Je restai suspendu en refermant le livre. Suite à quelques discussions averties, je me vis conseiller — chaudement — la lecture du <em>Livre de l’intranquillité</em>. Je l’achetai donc, mais n’en entamai la lecture qu’un an plus tard, effrayé, peut-être, par ce qui m’attendait.</p>
<p style="text-align: justify;">Avant de me lancer, je me suis renseigné. J’ai appris que Pessoa, outre un simple nom « connu » de la littérature mondiale, était souvent considéré comme un de ses plus illustres représentants. J’appris, surtout, sa manie très particulière d’écrire sous différents pseudonymes, baptisés pour l’occasion « hétéronymes », auxquels il donnait une vie plus vraie que vie, sans pour autant que ses contemporains se doutent de quoi que ce soit. Ricardo Reis, Alvaro de Campos et Alberto Caeiro, entre autres, s’inscrivirent ainsi sans faire de bruit dans le paysage littéraire lisboète du début du xx<sup>e</sup> siècle, s’influencèrent, échangèrent quelques correspondances, puis disparurent aussi discrètement qu’ils étaient apparus.</p>
<p style="text-align: justify;">Quel autre stade de schizophrénie pouvait autant passionner le jeune homme que j’étais alors ? Non que je me retrouvasse dans ces multiples avatars, mais je me rendais compte de la possibilité de vivre tant de vies aussi différentes les unes que les autres et de construire en conséquence une œuvre à nulle autre pareille. Je n’avais certes pas cette ambition, mais l’idée que quelqu’un ait pu un jour le faire me mettait en émoi.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le baron de Teive, dans son <em>Éducation du Stoïcien</em>, conclut au suicide comme seule issue d’une vie vouée à l’échec, Bernardo Soares distille le même thème à travers six cents pages tantôt torturées, tantôt légères comme le vol suspendu d’une mouette au-dessus de la ville. Il en dissèque littéralement toutes les raisons et il n’est pas inutile de faire appel à Ricardo Reis pour illustrer la descente en soi « travaillée » par Soares. Reis écrivait en effet : « <em>O eco que oco coa</em> », soit, traduit du portugais : « L’écho qui creux s’écoule.<sup>1</sup> » Une fois passée la magie des mots et de leur sonorité, il est intéressant de s’attarder sur cette phrase et sur l’importance qu’elle peut revêtir dans le regard porté sur le <em>Livre de l’intranquillité</em>. Que peut être cet écho, sinon les questions en prisme que Soares/Pessoa se pose, son cheminement intellectuel, pour tenter de comprendre qui il est et ce qu’il fait ? Et quel est cet écoulement, sinon l’étirement de ces mêmes questions qui, à force de réponses, ne trouvent plus rien que le vide d’un espace sans fin ? La phrase de Reis ne pourrait pas mieux résumer le parcours inquiet de cet homme, Bernardo Soares, modeste comptable d’une petite entreprise lisboète, confronté à sa solitude, ses calculs et ses rêves. Rêves à travers lesquels il parcourt le monde, mais aussi, et surtout, sa propre raison. Qu’il perdrait facilement, si ce n’étaient&#8230; ses rêves. Soares vit sa vie « sans événement », une vie d’entre-deux, creusée entre la raison et les rêves, sans s’accrocher à l’une ni aux autres. Comme le résume Richard Zenith, Soares « gît au milieu, dans l’intervalle vide de la conscience<sup>2</sup> ». À travers son <em>Livre</em> en forme de journal, d’agrégation de notes éparses, Soares décrit une vie fade et fondée sur la seule pensée. Loin, pourtant, de tout apitoiement, il se sait lucide, « douloureusement conscient du monde », et toise ses contemporains à travers lesquels il tente, en vain, de trouver une once de bonheur. Le bonheur, nul ne sait si lui, Soares, le trouve finalement ; il tente cependant de s’y frayer un chemin dans les espoirs déguisés de l’art et en étudie les différentes vicissitudes pour aboutir, <em>in fine</em>, à la conclusion que le miracle ne peut se prévoir et que la vérité, dans tous ses échos contradictoires, est insaisissable.</p>
<p style="text-align: justify;">Le chemin est long pour qui veut lire <em>le</em> <em>Livre de l’intranquillité</em>. Je lisais récemment sur un forum le témoignage d’un internaute qui avouait que ce livre était « le livre que je ne finirai jamais ». Je ne sais moi-même à quel point cette lecture m’influence encore aujourd’hui. Je l’ai lu en 2006 et le reprends depuis lors à ma guise, l’ouvrant au hasard pour y trouver, à chaque fois, une phrase qui répond à mes questions du moment. Sans jouer les superstitieux, j’aime à penser que ce livre me suivra. Et, surtout, que je pourrai continuer à en conseiller la lecture.</p>
<p style="text-align: justify;">Bourgois publie aujourd’hui une troisième édition du <em>Livre de l’intranquillité</em>, dans une traduction de Françoise Laye qui fut primée dès la première édition du livre, en 1988. Et si la curiosité vous dévore, ne manquez pas, chez Bourgois également, les quatre essais de Françoise Laye, Eduardo Lourenço, Patrick Quillier et Richard Zenith, réunis pour la bonne cause et édités cette même année<sup>3</sup>.</p>
<p style="text-align: right;">Frédéric Bourgeois</p>
<p style="text-align: justify;">1 Cité par Patrick Quillier dans son essai « l’Énergie de  l’intranquillité », publié récemment avec trois autres essais autour du  livre de Soares (<em>Pessoa l’intranquille</em>, Bourgois, « Titre », 2011).<br />
2 Richard Zenith, « Naissance et devenir du<em> Livre de l’intranquillité »</em>, <em>op. cit.</em><br />
3 <em>Ibid.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Fernando Pessoa / Bernardo Soares<em><br />
Le Livre de l’intranquillité</em><br />
Traduit du portugais par Françoise Laye<br />
Christian Bourgois, 2011<br />
610 pages</p>
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		<title>Tourner la page</title>
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		<pubDate>Wed, 19 Oct 2011 12:20:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[La nouvelle collection « Point deux » (« .2 » pour les jeunes) des éditions du Seuil passée au crible. <span class="small-caps"> — tanguy habrand</span><p><a href="tourner-la-page" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Aussi vrai que <em>mouton </em>est le nom d’un animal et <em>yucca</em> celui d’une plante, j’ai répondu absent à la vague de hype qui porte haut la nouvelle collection « Point deux » (« .2 » pour les jeunes) des éditions du Seuil. Ce n’est pas faute d’avoir été manipulé par un libraire, qui m’en a fourré de force un exemplaire entre les mains, genre <em>tu le prends ou je le lâche</em>, mais voilà : la collection me zombifie autant que la prise combinée d’un Xanax et d’un antihistaminique. Je titube jusqu’au café wifi le plus proche et déballe le site de la collection. Je bâille. Je lutte contre le sommeil. Je lis que le label propose « un nouveau format de livre papier, original, inédit, surprenant », que cette « formidable innovation est née d’une ambition folle : rendre le livre papier encore plus pratique, plus léger, plus joli ». Ce qui est très foufou, vois-tu, c’est que ces livres (prépare-toi) ne se présentent pas (sensation maximum) comme des livres traditionnels (trop triste, un livre traditionnel). Fais pivoter de trois heures vers la droite un vieux carnet Moleskine, flanque-lui une image que tu aimes d’amour en couverture, un nom d’auteur, un titre, arrache ses pages et remplis-le de papier bible, ouvre-le comme un écrin de bague et dis-toi, belle Alice, que tu vas passer de l’autre côté du miroir : tu as beau tenir le livre à l’italienne, comme un écran 16/9, le texte que tu lis est orienté pour tes yeux de Bambi, a suivi la rotation de l’objet.</p>
<p style="text-align: justify;">L’être humain passe régulièrement par des moments de faiblesse. Je me souviens d’une fin de soirée où j’avais lancé l’idée que l’iPhone, avec son appareil photo intégré, allait tuer les clichés sempiternels à l’horizontale. Fait psychosocial atténuant : passé mon enfance entouré de photographes amateurs qui rechignaient à basculer l’engin, préférant laisser droits les logos Nikon ou Kodak. À voir les utilisateurs de l’iPhone, bras tendu qui dépasse au milieu de la foule, il me semblait qu’une orientation alternative s’imposait. Le « portrait » plutôt que le « paysage ». Et qu’il faudrait lancer une étude européenne au moins pour vérifier l’hypothèse, par une comparaison de grande ampleur entre <em>tous</em> les albums de famille des années 1980 et 1990 et <em>tous </em>les disques durs des propriétaires d’un iPhone. Puis j’ai laissé tomber. L’éditeur hollandais de livres religieux Jongbloed s’est montré plus persévérant, en 2009, en déposant le brevet dont les éditions du Seuil viennent de racheter la licence d’exploitation. Un concept qui parie sur un dit grand bouleversement de nos habitudes de lecture sous l’effet de la consultation répétée de textes sur écran.</p>
<p style="text-align: justify;">Je retourne sur le site web de la collection, me passe à plusieurs reprises les trente-neuf secondes du clip « La révolution du livre » où nous sont martelées les vertus du produit. On est loin du marketing télé-achat avec une star américaine oubliée, mal doublée, entourée de figurants dans un décor de cuisine à la fausse mode ancienne qui sent le polystyrène extrudé : tout est sur fond blanc ici, les objets (le livre) et les corps (essentiellement des mains), comme suspendus dans le vide. On dirait un clip d’Apple. Le modèle est clairement Apple. Et si l’on ne savait rien du contexte, on croirait d’abord et pour longtemps à une grosse blague, à une vilaine parodie d’Apple. Une main tient le livre, le doigt d’une autre suit les lignes comme pour nous inculquer le sens occidental gauche-droite de la lecture, puis le même doigt tourne rapidement mais nonchalamment des pages, ou de façon compulsive, et ça ne sert à rien : de chacune on ne voit que trois lignes, pas le temps de les lire (mais ce livre est-il vraiment à lire ?). Côté effets spéciaux, un zoom pathologique <em>avant </em>puis <em>arrière </em>nous rapproche momentanément du texte et on se dit un temps que nos yeux vont fonctionner enfin comme des téléobjectifs. Et là ce n’est pas Béatrice sur un char mais un large fessier qui apparaît, emballé dans un jean bleu marine, ni trop gros ni trop maigre mais plein écran tout de même. Face à face insoutenable et redouté que l’arrivée d’un livre de la collection vient résoudre sans tarder : avec une aisance ébouriffante, Le Livre glisse le long du corps, de haut en bas, une main, le livre et la main (<em>qui du livre ou de la main connaît le chemin, dis-moi ?</em>), suit les contours de la couture du jean, cette assurance dans le désir, rencontre le bord de la poche mais ça il le savait déjà, n’hésite pas une seconde, choisit l’intérieur, il aime l’intérieur, sa raison d’être, il passe la tête, ne rencontre pas la moindre résistance, le reste du livre s’enfonce comme dans du beurre, mais que diable a-t-on mis dans cette poche, déjà le livre est ailleurs, à moitié mangé par cette poche, ne répond plus de rien, a la tête à l’envers, la poche en redemande, la poche veut bouffer <em>tout</em> le livre, <em>reste encore petit livre</em>, la main termine au pouce, fait disparaître du pouce ce qu’il reste encore de livre, détonation visuelle, pli dans la matière, la matière du jean encaisse et on dirait qu’elle aime ça. Slogan c’est la fête : « Le plus portable des livres arrive le 14 avril. » Bravo, « Point deux » ! Tu viens de battre le livre de poche. Tout le monde sait bien qu’un livre de poche ne rentre jamais dans une poche à moins de porter des vestes de papy. <em>Last but not least</em>, nouvelle allusion à Apple avec, entre pop radiophonique déjantée et électro-folk taciturne, un remix foncièrement décadent du Cover Flow (<em>the </em>Cover Flow)<em> </em>en guise de fermeture : une main tient un « Point deux », pivote et se voit remplacée, et ainsi de suite, façon iTunes.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui se joue ici ne t’aura pas échappé : non seulement tes amis qui s’acharnent à lire de gros livres en forme de ticket de caisse sont des blaireaux, des <em>jadis-men</em>, des Gutenberg-like, mais ta propre expérience de lecture vient de passer dix caps, tu es dans un état proche de celui de Néo quand il décode la matrice. Preuves en sont les nombreux témoignages qui tatouent le site de « Point deux ». Au rang des parrains bon public d’abord, un Jack Lang visiblement affaibli qui nous pond un discours d’escorte dont on espère qu’il fera date : « Une très bonne idée : des petits cadeaux qui sont en fait de grands cadeaux. » Ou Bruno Corty, du <em>Figaro</em>, dans une promesse de jours meilleurs qu’un Martin Luther King lui-même n’aurait pas osée : « Demain la<em> Recherche</em><em> </em>de Proust tiendra dans une poche de chemise ou un mini-sac à main. Qui s’en plaindra ? » Voilà 6 300 caractères espaces compris que moi, je m’en plains. Je n’ergoterai pas sur ma haine des chemises à poche, ça nous mènerait trop loin, je pointe les quatre bugs majeurs de ce simulacre de logiciel : un catalogue monté sur un processeur <em>name-dropping</em> où tout ce qui se publie est là pour vendre, pour légitimer le concept ou pour le clin d’œil facile (respectivement le D<sup>r</sup> House, Proust et le Nouveau Testament, mais les catégories sont poreuses), un concept breveté qui réinvestit dans le domaine du livre la vigoureuse opposition entre format libre et format propriétaire à l’avantage du second, une sacrée pétouille à l’affichage qui fait que les pixels de la première ligne de la page du bas sont lisibles à condition de torcher l’objet, un prix trop élevé (entre dix et treize euros) pour une application à mettre dans sa poche et qui nous fait dire, une fois de plus, tous à la brocante ! La technologie rend con parfois, et je rends grâce aux éditions du Seuil pour nous avoir rappelé que la connerie ne touche pas seulement les technophiles <em>pure player </em>et les technophobes pur jus. La connerie ici décrite a partie liée au <em>steampunk</em>, cette merveilleuse poésie qui consiste à doter les techniques d’antan de la technologie du jour ou à venir. Sauf que les locomotives à vapeur propulsées à l’énergie nucléaire font rire ou font rêver. « Point deux » n’est ni drôle ni onirique. « Point deux » n’est pas <em>steampunk</em>. « Point deux », c’est le vieillard à bide qui pense attraper de la caille de vingt ans avec un T-Shirt Puma.</p>
<p style="text-align: right;">Tanguy Habrand</p>
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		<title>Le business des sentiments</title>
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		<pubDate>Wed, 19 Oct 2011 12:15:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Traité sur l’amour et les affaires ici et maintenant, Le Système Victoria, e nouveau roman d’Éric Reinhardt est donc un des événements de cet automne et il figure déjà sur la liste du Goncourt. Cela suffit-il à en faire un grand roman ? <span class="small-caps"> — christelle deidda</span><p><a href="reinhardt" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Le nouveau roman d’Éric Reinhardt était attendu impatiemment des nombreux lecteurs qui l’avaient découvert en 2007 avec un <em>Cendrillon</em> très médiatisé. <em>Le Système Victoria</em> est donc un des événements de cet automne et il figure déjà sur la liste du Goncourt. Traité sur l’amour et les affaires ici et maintenant, cela suffit-il à en faire un grand roman ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/victoria.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-937" title="victoria" src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2011/10/victoria.jpg" alt="" width="187" height="299" /></a>Voici d’abord David, maître d’œuvre qui a laissé sa carrière d’architecte en jachère. Il est vulnérable et incarne le quadragénaire qui attend avidement une reconnaissance de ce monde fait d’exigences et de réussites. Puis nous avons Victoria, elle aussi quadragénaire, directrice des ressources humaines d’une multinationale, qui gagne 350 000 € annuels juchée sur ses talons Louboutin. Elle alterne, avec la régularité d’un métronome, vie de famille (mariée, deux enfants), voyages d’affaires, moments de plaisir et collaboration houleuse avec les syndicats.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous les deux ont déjà eu des relations extraconjugales. Pour David, quelques nuits de découverte sans lendemain avec d’autres corps, puisqu’il aime sa femme, sa vie de famille (lui aussi est père de deux enfants) et ne veut rien y changer. Pour Victoria, conquêtes plus ou moins durables où le sexe est mis à la rude épreuve des fantasmes hors du traditionnel lit d’une chambre d’hôtel ; elle non plus ne se voit pas ébranler son quotidien. Leur rencontre incongrue va leur permettre de peaufiner, d’enrichir cette recherche émotionnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur ces quatre cents premières pages, le roman se focalise sur ces moments d’intimité où les flèches de Cupidon sont transformées en touches de Blackberry. Nous sommes tenus informés, par une chronologie classique de la séduction, de la découverte de l’autre, des échanges de pensées et des actes érotiques. Puis la jalousie pointe le bout de son nez avec ses questionnements sur les passés respectifs, la peur de la perte, les rancœurs et les malentendus, entrecoupés d’agacement, d’incompréhension, où le rejet et l’accoutumance semblent difficiles à sevrer. Nous sommes en plein « je te quitte, moi non plus ».</p>
<p style="text-align: justify;">Leur profil de quadragénaires pourrait servir de base explicative à cette soif de conquête. Mais David, qui ne gagne « que » 5 500€ par mois, s’avoue que cette femme représente ce joyau tellement désirable, son fantasme le plus pur, et reste persuadé qu’il lui faudra donc arrêter la relation. Victoria, elle, ne cesse de partager ses pensées écrites sous couvert de « comptes rendus de réunion », mais omet parfois les pensées qui feraient d’elle un être sensible et parfois faible (dans le sens d’avoir un faible pour quelqu’un) et c’est bien plus loin dans le livre que l’on prend connaissance de son désir de quitter son mari pour son amant, comme si la concrétisation d’un malentendu arrivait toujours trop tard.</p>
<p style="text-align: justify;">La dernière partie du roman d’Éric Reinhardt nous offre, comme dans son précédent ouvrage <em>Cendrillon</em>, des pages où sont décortiqués « pour tous » les rouages de l’industrie et du monde des affaires : négociations douteuses et/ou justifiables, où les tensions de ceux qui nous gouvernent se règlent au bras de fer, avec l’avantage aux cols blanc porteurs de vestons à coudières renforcées de Kevlar… Serait-ce cela le système Victoria ?</p>
<p style="text-align: justify;">Une fois cette lecture achevée, j’ai ressenti une profonde gêne, des frissons. Serais-je passée à côté d’un bon roman reflétant la société actuelle ? Le style de l’auteur est fluide et concis, passionnel aussi, tout en restant détaché de ses personnages. C’est une formule qui, de coutume, me convient, moi la lectrice qui se plaît à chercher une identification. Mais je n’y ai pas senti la frontière qui sépare la fiction de la réalité. Cela ressemble plus au développement d’un fait de société traité par un grand quotidien, et le goût laissé par ce roman est celui d’un article déjà lu auparavant. Je dois aussi insister sur le fait que toute histoire extraconjugale évoque le risque (et la crainte ?) de n’être pas soi-même à l’abri de ces possibles, et je pense m’être volontairement décidée à ne pas entrer dans cette histoire.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Le Système Victoria</em> laisse donc le sentiment de tout voir voué à la désagrégation dans un monde intouchable et brutal, à la fois féroce et véloce. Aurions-nous troqué nos lumières pour des muselières ?</p>
<p style="text-align: right;">Christelle Deidda</p>
<p style="text-align: justify;">Éric Reinhardt<em><br />
Le Système Victoria</em><br />
Stock, 2011<br />
528 pages</p>
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