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		<title>Des mots pour le dire</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Feb 2012 16:49:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[L’argent ? C’est quoi, l’argent ? Un monstre. Une bête dévorante. Pas besoin d’être grand clerc ou brillant analyste pour le savoir. Pas une de nos envies, pas une de nos idées, même les plus généreuses, qui ne finisse par buter dessus. Pas vrai ? Dans le fond, le génial <em>J R</em>, de William Gaddis, ne raconte rien d’autre mais de façon magistrale.<span class="small-caps"> — vincent tholomé</span><p><a href="hak" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify"><strong>L’argent ? C’est quoi, l’argent ? Un monstre. Une bête dévorante. Pas besoin d’être grand clerc ou brillant analyste pour le savoir. Pas une de nos envies, pas une de nos idées, même les plus généreuses, qui ne finisse par buter dessus. Pas vrai ? Dans le fond, le génial <em>J R</em>, de William Gaddis, ne raconte rien d’autre mais de façon magistrale.</strong></p>
<p><em><a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2012/02/jr.jpg"><img class="alignleft size-full wp-image-1048" title="jr" src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2012/02/jr.jpg" alt="" width="177" height="285" /></a>J R</em>, où comment l’argent, cette belle saloperie, ce super vampire, contamine encore et toujours le monde, les actions et les relations humaines. <em>J R </em>? Un livre grinçant. Un livre monstre. Miroir parfait de notre monde. Pourtant, il date déjà de 1975. Rien n’aurait-il donc changé depuis ? Excellente initiative, en tout cas, que de rééditer ce livre, à l’heure où tout semble dire que notre bon vieux modèle occidental, capitaliste, traverse une des crises les plus profondes qu’il aura connues. Lire <em>J R</em> pourrait d’ailleurs donner l’envie à plus d’un (on peut rêver) de se débarrasser définitivement du bébé et de l’eau de son bain. Quoi ? C’est ce monde dont vous voudriez sauver les meubles ? Croyez-vous que ça en vaille vraiment la peine ? C’est que William Gaddis, en connaissance de cause, ne fait pas dans la dentelle. Et tout cela dans un immense éclat de rire.<br />
Bref retour sur un auteur d’exception.</p>
<p><strong>William Gaddis, une des consciences de l’Amérique</strong><br />
Petit tour dans la vie tranquille de William Gaddis. Quelques faits. Peut-être essentiels. Né en 1922. Aura donc connu, enfant, la grande crise. Mort en 1998. Son père a travaillé à Wall Street et dans la politique. Sa mère fut cadre d’entreprise. Le jeune William s’est ainsi frotté, dès le biberon pourrait-on dire, aux fondamentaux de la vie moderne. Aux soubassements de notre société. À la culture d’entreprise et au culte de l’argent, pieuvres sarcastiques et omniprésentes. Sautons quelques années, et retrouvons William en jeune adulte. Pour survivre et nourrir sa famille, Gaddis réalise de nombreux films documentaires pour des sociétés telles IBM, Pfister, et même l’armée américaine ! Le cinéma. L’écriture « simple » et « efficace ». Le montage. Impossible, quand je lis Gaddis, de ne pas penser à quel point cette pratique alimentaire de l’écriture aura pesé sur son œuvre.<br />
J’y reviendrai.<br />
D’un point de vue « purement » littéraire, on ne lui doit que cinq romans. Tous « illisibles ». Ou réputés tels. Dont un inachevé et posthume. Vingt ans s’écoulent entre <em>les Reconnaissances</em>, son premier livre, et <em>J R</em>, son second. Auteur rare et discret donc. Mais incisif. Mordant. Ironique. Influent. Gagnant au fil des ans du galon. Ce qui, après le cuisant échec critique des <em>Reconnaissances</em>, n’allait pas vraiment de soi. On le considère maintenant aux USA comme le précurseur du roman postmoderne. L’influence (majeure) d’auteurs (majeurs) comme Don DeLillo ou Thomas Pynchon. Excusez du peu ! Certains voient même dans <em>les Reconnaissances</em> « le plus grand roman américain du xx<sup>e</sup> siècle »&#8230;<br />
Des mots, tout cela, des mots, des mots. Certes. Ces quelques faits permettent toutefois de situer le gaillard. D’inscrire son œuvre solitaire dans le terreau de son époque. Car, oui, Gaddis est un splendide satiriste. Oui, on trouve mis en scène dans ses livres, poussés jusqu’à l’absurde, les modes de vie et de pensée qui sont encore les nôtres : codes sociaux, relations égotiques, aspirations, tous <em>pourris</em> de l’intérieur, presque inconsciemment, par nos petits dieux métalliques et notre goût du pouvoir. On pourrait d’ailleurs lire l’œuvre de Gaddis comme une des analyses les plus fines du tissu social, du « comment ça se noue, entre nous », du milieu du xx<sup>e</sup> siècle jusqu’à sa fin. Oui, on pourrait même voir en Gaddis l’une des consciences de l’Amérique. Ce qu’il est, sans aucun doute.<br />
Pourtant, l’essentiel est ailleurs.</p>
<p><strong>Faire l’expérience d’une langue</strong><br />
De façon très élémentaire, très premier degré, avant de saisir la critique sociale, le regard acerbe de Gaddis, il faut tout de même le dire : tout qui se plonge dans un livre de Gaddis fait avant tout l’expérience d’une langue singulière. Monstrueuse. Brassant des dizaines de strates. Télescopant à l’infini toutes nos manières de parler. Une langue pétrie de références. Une langue difficile, donc, et pourtant si fluide. Coulant comme de soi. Lire Gaddis, c’est entrer dans un flux constitué de multiples courants, s’opposant, se chevauchant parfois. Invitant en tout cas au surf littéraire. Car lire Gaddis, bien avant de saisir ce dont ça parle, ce serait d’abord ça : être constamment en déséquilibre ; chercher à chaque ligne, chaque paragraphe, à ne pas tomber hors de la page ; accepter ainsi de perdre ses repères ; sentir, d’abord confusément, puis de façon évidente, qu’il y a là un <em>jeu</em>, un plaisir fou à se laisser aller, à se laisser porter d’une réplique à l’autre, d’une scène à l’autre, dans un mouvement (quasi vital) qu’on souhaiterait sans fin.<br />
Expérience de lecture « postmoderne », s’il en est, au sens anglo-saxon du terme.</p>
<p><strong>La fiction moderne, la fiction postmoderne : parenthèse historico-théorique</strong><br />
C’était il y a quarante ans déjà. À l’époque, on glosait pas mal, en France comme aux États-Unis, dans les milieux philosophiques et littéraires, sur le fait que nos sociétés occidentales, suite à la Deuxième Guerre mondiale, étaient passées de l’état de « modernes » à celui de « postmodernes ». Chacun y allant de sa définition. Chacun tournant comme il pouvait autour de ces concepts somme toute assez flous : modernité et postmodernité. N’empêche. Au-delà de la joute verbale « à la mode », ce qui était souligné, c’était d’abord et avant tout la perte des repères dans un monde en prise au doute permanent. La remise en cause de la légitimité du pouvoir, jusqu’alors incontesté, des clercs, quels qu’ils soient : juges, professeurs, médecins, intellectuels, artistes, parents, politiques, etc. De nos jours, on pourrait sans effort ajouter à la liste précédente, et sans rien en enlever, la critique virulente des modèles économiques et financiers et la mise en question de la démocratie. Pas vrai ?<br />
Et littérairement parlant, cela donne ?<br />
Mais deux esthétiques radicalement différentes, voyons ! Dans <em>The Writing Experiment</em> (soit dit en passant, une de mes « bibles » en tant qu’animateur d’ateliers d’écriture), Hazel Smith définit ainsi ce qui caractérise et différencie les fictions moderne et postmoderne :<br />
— Seraient « modernes » les fictions dont l’essence tournerait autour de problèmes liés à la connaissance. Les questions sous-jacentes à de telles fictions pourraient se formuler ainsi : comment, moi, sujet moderne, puis-je interpréter ce monde dont je fais partie ? Et que suis-je dans un tel monde ? Qui connaît ce qu’il y a à connaître de ce monde ? Comment cette connaissance est-elle transmise ? Et quelles sont les limites du connaissable ? Etc. Ici, le monde serait interprétable. Connaître le monde reviendrait à en connaître les clés. Pour faire vite, tout roman « moderne » serait, peu ou prou, initiatique : il y aurait, en positif comme en négatif, passage d’un état d’ignorance à un état d’illumination. Chacun, personnage et lecteur, finissant, en bout de course, par trouver sa place.<br />
— Seraient « postmodernes » les fictions dont l’essentiel du questionnement tournerait autour d’interrogations liées à <em>l’être. </em>Qu’est-ce qu’un monde et de quoi est-il constitué ? Comment est-il construit ? Selon quel savant équilibre entre ses parties, entre ses sujets ? Quel « animal social » suis-je dans un tel monde ? Comment est-ce que je m’insère dans ce monde ? Etc. Dans de telles fictions, il s’agirait moins d’interpréter le monde que de dire comment fonctionnent les rapports de force entre les individus. Pour faire vite, ce qui importerait ici, ce serait de parcourir un monde. De montrer sa géographie. Pas d’éclaircissement. Pas d’initiation. Juste la découverte des multiples strates qui composent le monde. Quitte à perdre pied. À être débordé par ce qui s’écoule sans fin. Fictions radicales et éminemment critiques s’il en est.<br />
Lire Gaddis, c’est faire l’expérience de tels livres. « Postmodernes ». Ça demande de plonger en aveugle, sans bouée ni boussole, dans un flot. Une polyphonie de voix. De paroles qui s’affrontent, se répondent et se contredisent.<br />
Cela rend-il pour autant William Gaddis « illisible » ?<br />
Non. Pas vraiment.</p>
<p><strong>Prenons <em>J R</em>, par exemple</strong><br />
Bien sûr, ça commence ainsi :</p>
<blockquote><p>— De l’argent&#8230; ? d’une voix qui crissait.<br />
— Des billets, oui.<br />
— Et nous n’en avions jamais vu. Des billets.<br />
— Nous n’avons pas vu de billets avant de venir dans l’Est.<br />
— Ça paraissait si étrange la première fois qu’on en a vu. Sans vie.<br />
— On ne pouvait pas croire que ça valait quelque chose.<br />
— Pas après avoir entendu Père faire sonner ses pièces.<br />
— C’étaient des dollars d’argent.<br />
— Et des demi-dollars, oui et des pièces de vingt-cinq, Julia. Celles de ses élèves. Je l’entends encore&#8230;<br />
La lumière du soleil, retenue dans la poche d’un nuage, se répandit brusquement éparpillée sur le plancher par les feuilles des arbres au-dehors.<br />
— Monter les marches de la véranda, comme elles sonnaient à chaque pas.<br />
— Il faisait faire leurs gammes à ses élèves avec les pièces de vingt-cinq cents qu’ils lui apportaient posées sur le dos de la main. Il prenait cinquante cents par leçon, voyez-vous, Monsieur&#8230;<br />
— Coen, sans h. Maintenant, Mesdames, si vous voulez bien&#8230;<br />
— C’est exactement comme cette histoire du vœu de Père d’avoir son buste immergé dans le port de Vancouver [...]</p></blockquote>
<p><span style="text-decoration: underline;"> </span>Sans repère. Sans contexte. Paroles sur paroles. Ça nous prend à la gorge. Ça ne nous lâche plus. Tout coulant d’une venue. Sans chapitres. Sans indications de saut de scène. Et ça court ainsi sur quelque 1 060 pages ! Bien sûr, on n’entre pas forcément là-dedans du premier coup. Il faut plutôt même apprivoiser la bête. J’ai parlé par ailleurs de mes frictions avec Gaddis (<em>Indications</em> n<sup>o</sup> 390). Je l’ai dit : ça peut prendre des années avant de s’y mettre vraiment. Pourtant, rien d’obscur ou de caché : tout est dit. Dès le début. Ça parlera d’argent. Tout le temps. Toutes les conversations et anecdotes rapportées ne tournant qu’autour de lui. Comme si l’argent était le moteur même des désirs, le seul véritable sujet de conversation des personnages innombrables. Ça parlera aussi des rapports de force entre individus. Des luttes d’influence courant sournoisement dans les conversations même les plus banales. Tout ici a rapport à l’argent et au pouvoir. À la domination d’un individu sur un autre.<br />
Et tout cela dans une forme simple. Cinématographique. Non que Gaddis ait retenu de l’écriture scénaristique le fameux adage selon lequel « tout ce qui est écrit doit être visible à l’écran ». Non. Contrairement à William Burroughs, autre parangon de l’écriture expérimentale attiré par le cinéma, Gaddis n’est pas un auteur « donnant à voir ». Gaddis donnerait plutôt « à entendre ». Il retient de l’écriture cinéma l’alternance entre les dialogues et les descriptions « plantant le décor ». Poussant les uns et les autres, radicalement et sans faiblir, à leurs extrêmes : Gaddis ne s’octroie aucun répit. Aucune faiblesse dans ses dialogues. Comme s’il ne voulait surtout pas que nous, lecteurs, nous oubliions un instant qu’au-delà des mots prononcés, ou en deçà, il y a cette lutte. Cette confrontation permanente.<br />
Les dialogues chez Gaddis ? Des bijoux, toujours drôles, et soigneusement modelés à partir de nos mots les plus quotidiens. Il suffit d’ouvrir le livre n’importe où. Et de se laisser porter.<br />
J’adore, personnellement, ce passage où, dans le train emmenant les enfants à la grande ville, le petit JR discute avec son camarade des revues gratuites qu’il reçoit de la poste. J’adore la séance de travail à la banque, où le « grand patron » ne peut s’empêcher d’humilier ses subalternes. J’adore aussi cette scène initiale où deux vieilles dames noient sciemment le poisson afin de ne pas répondre à Monsieur Coen.<br />
Et cet art de passer d’une scène à l’autre, d’un personnage à l’autre, mine de rien, juste en suivant du regard ce qui se trouve écrit devant soi :</p>
<blockquote><p>— Tu vois, Donny ? Papa n’est pas fou, il voulait seulement reprendre son cent&#8230; pour la remontrance enregistrée qu’il écouta jusqu’à la fin avant de baisser les yeux de ce spectacle hostile de croissance pour reformer un numéro, et les releva sur sa femme en train de frotter son sari dehors avec de l’eau prise au tuyau d’arrosage accroupie telle une lavandière des bords du Gange, regard morne fixé sur le lointain privilège viril de la chasse comme il perdurait ici [...] en la personne de Bast proche du galop derrière une proie au trot insouciant, plus en sécurité, à chaque pas, dans la terne apparence protectrice du gris à motifs noirs, effiloché, noduleux et hirsute en d’autres détails [...]</p></blockquote>
<p>Et cela dans la même phrase ou le même paragraphe !<br />
Sinon, <em>J R</em>, ça raconte quelle histoire ? En gros ?<br />
En gros, ça raconte l’histoire d’un gamin nommé JR qui reçoit une action lors d’une visite à Wall Street avec sa classe. Et ça raconte comment il monte tout un empire et comment toute une faune d’adultes gravite autour de lui et l’aide à faire fructifier son avoir. Et comment tout cela s’effondre, en bout de course. Une classique histoire d’argent, en somme.<br />
Mais on ne lit pas Gaddis pour l’histoire, pas vrai ?</p>
<p>Vincent Tholomé</p>
<p>William Gaddis<br />
<em>J R</em><br />
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Cholodenko<br />
Plon, « Feux croisés », 2011<br />
1 069 pages</p>
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		<title>Entretien avec François Bon</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Feb 2012 15:57:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Ingénieur de formation, romancier, auteur d'une trilogie sur le rock’n’roll, pionner du livre sur internet, François Bon guette l’influence de ce nouveau média sur les pratiques d’écriture.<span class="small-caps"> — pascale fonteneau</span><p><a href="bon" class="more-link">Lire la suite</a> ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Ingénieur de formation né en 1953, François Bon explore le monde de l’écriture avec la même curiosité et la même précision qu’il apportait à son premier métier exercé dans l’industrie aéropostale et nucléaire. Devenu romancier dans les années 1980, il écrit notamment <em>Sortie d’usine</em> et <em>Daewoo</em> pour témoigner du sort de l’homme au cœur de la machine industrielle. Animateur, il entame dès les années 1990 une recherche dans le domaine des ateliers d’écriture (<em>Tous les mots ont la parole</em>). Sans se détourner de l’écriture de fiction, il s’intéresse à la création musicale à travers une trilogie sur le rock’n’roll (Bob Dylan, les Rolling Stones et Led Zeppelin ; voir notre dossier).<br />
François Bon est surtout resté un homme des technologies. Pionner du livre sur internet, il guette l’influence de ce nouveau média sur les pratiques d’écriture, anime le site tierslivre.net et la plateforme d’édition numérique publie.net. Entre le papier et le numérique, François Bon a fait son choix. Dans son dernier essai, <em>Après le livre</em>, il dit son amour du livre <em>d’avant</em> et sa confiance dans l’avenir numérique de l’écriture.</p>
<p><strong>Si je vous dis « Atari 1040 », cela vous évoque un souvenir précis ?</strong><br />
Quand je repense à mon premier ordinateur, donc septembre 1988, je me revois d’abord déballer les cartons, le gros moniteur, le clavier, et les petites disquettes qu’on y insérait pour que ça marche. Et le plaisir très vite de pouvoir travailler à l’infini sur un texte. Internet existait déjà depuis quinze ans, mais nul de nous pour s’en être rendu compte (ou y avoir accès&#8230;. pour moi, seulement en 1996).</p>
<p><strong>Pensez-vous que votre passé d’ingénieur explique votre aisance dans le monde du web où la technologie évolue sans cesse ?</strong><br />
Quand j’étais à l’école des Arts et Métiers, je séchais la moitié des cours pour faire de la politique et de la guitare folk, c’est ce qui m’a valu d’ailleurs d’en être éjecté. Arrêtons les plaisanteries : faire un blog, c’est plus simple que de détartrer une cafetière électrique. Ce qu’il y a de beau, dans le web, c’est l’intelligence collective. Vous trouverez toujours quelqu’un qui a le renseignement pour vous dépanner.</p>
<p><strong>Quand vous parlez de l’univers du web, vous mettez en avant les aspects de « fabrication » et de « collectif ». C’est cela qui vous plaît ?</strong><br />
Pas forcément : quand on scrute l’invention et la genèse d’un auteur, ce sont aussi ces aspects qui prennent le devant, y compris dans sa socialité, ses lectures, les étapes successives. C’est plutôt d’avoir à examiner quelque chose qui ne change pas, l’atelier de l’auteur, dans un contexte nouveau.</p>
<p><strong>La fabrication collective d’écriture, cela pourrait être aussi une définition d’un atelier d’écriture, qu’en pensez-vous ?</strong><br />
Là, par contre, je suis d’accord. La magie d’un atelier d’écriture, c’est ce qu’on entend dans la phrase de Lautréamont : « La poésie doit être faite par tous, non par un. » C’est probablement mon expérience des ateliers d’écriture qui m’a permis d’être très vite à l’aise dans l’éclosion des blogs en tant qu’invention collective de littérature. À l’inverse, que nos ateliers trouvent via le web un espace de circulation en direct qui en amplifiait considérablement l’intérêt.</p>
<p><strong>Votre récent essai <em>Après le livre</em> marque le passage du papier au numérique. Vous avez fait un choix ? Il est définitif ? </strong><br />
Qu’on soit clair : on ne demande pas aux gens quel est leur choix entre Copernic et Galilée. Il y a une mutation, déjà en vaste partie réalisée, qui a des conséquences très lourdes en termes de mémoire, de transmission, de création. Est-ce qu’on examine ces conséquences, ou est-ce qu’on fait l’ours blanc sur son glaçon à la dérive ? Mon travail dans ce livre — et peu importe qu’on le lise en version numérique ou papier —, c’est l’idée qu’à explorer les précédentes, et rares, mutations de l’écrit, on peut enquêter sur les paramètres même de ces mutations, et mieux se repérer dans la nôtre.</p>
<p><strong>Les nouveaux supports entraîneront de nouveaux contenus, vous les attendez ? Vous les suscitez ?</strong><br />
On ne peut pas comprendre abstraitement ce qui se passe sans expérimenter soi-même. Oui, twitter peut permettre des expériences de fiction étonnantes, si vos abonnés suivent l’écriture en direct, et que vous jouez, en tant que contrainte, avec le séquençage imposé. Oui, on écrit avec notre appareil photo, notre téléphone, avec les sites qu’on lit, les messages qu’on envoie. Ce n’est pas neuf, le lien entre œuvre et correspondance, chez Flaubert, Balzac, Baudelaire, tient déjà ce rôle. Mais à nous de trouver les formes de récit qui en découlent, dans leur diversité, leurs conjonctions, leurs rebondissements de l’une à l’autre. Et le web en foisonne, alors que le vieux monde littéraire paraît bien triste à côté.</p>
<p><strong>Vos activités d’animateur d’atelier d’écriture, d’éditeur, d’explorateur de la planète web, prouvent votre fascination pour la création. L’énergie de la création explique-t-elle aussi votre intérêt pour le rock ?</strong><br />
Ne mélangeons pas. Le rock est principalement une musique liée à la tradition, le blues essentiellement. Les grands inventeurs de musique, Scelsi ou Reich et d’autres, ne sont pas forcément les stars du rock. Mais si l’on regarde de près l’histoire des grands du rock, on trouve comme des dépôts archéologiques : des bassins formidablement documentés qui retracent une mutation, alors qu’en temps réel elle ne nous était pas perceptible. L’histoire des médias, l’histoire relative des langues, une certaine part de l’histoire des villes&#8230; Alors personne pour avoir trente-six casquettes, et surtout pas moi. L’écriture est une recherche, qui part d’ailleurs toujours de soi-même (« on écrit avec de soi », disait Roland Barthes, magnifique faute de grammaire), et qui interroge le présent dans tous ses aspects concrets. Aujourd’hui, notre relation au monde passe par (ou inclut) nos usages numériques : comment y exercer la littérature ? J’écris, point barre. Mais c’est une totalité. Je n’ai pas une casquette d’éditeur, avec quelques amis auteurs nous avons fondé une coopérative d’édition, ce n’est pas la même chose.</p>
<p><strong>Vous avez consacré un livre aux Rolling Stones. Eux aussi appartiennent à un monde de l’avant, celui du vinyle. La création de l’après est-elle déjà présente dans le domaine musical ?</strong><br />
Il n’y a pas de monde d’avant et de monde d’après. Le terrain d’expérimentation d’un musicien ne s’est jamais limité aux disques : jouer en direct à la radio, par exemple, pour les jazzmen, c’était vital. Et je vous assure que Mick Jagger sait parfaitement se servir de son iPad. La dématérialisation de la musique n’est pas une disparition : nous n’écoutons ni moins, ni moins bien, alors même que nous ne téléchargeons même plus les mp3. Il se passe la même chose actuellement pour l’écrit, allons-y. La leçon pour moi, à travailler sur les Rolling Stones, est plus complexe : à partir de quelle conjonction arbitraire extrait-on de soi-même une invention qui vous pousse en avant ? Quel prix paie-t-on intérieurement et comment s’en accommode-t-on ? Qu’est-ce qui se joue, dans une onde de choc comme celle de l’arrivée du rock, d’un espace symbolique là où une société ne maîtrise pas sa propre mutation ?</p>
<p style="text-align: right;">Propos recueillis par Pascale Fonteneau</p>
<p>François Bon a publié de nombreux textes, romans, récits et essais. Citons notamment :<br />
<em>Sortie d’usine</em>, roman, Minuit, 1982, nouv. éd., 1985<br />
<em>Temps machine</em>, récit, Verdier, 1992<br />
<em>Parking</em>, Minuit, 1996<br />
<em>Tous les mots sont adultes</em>, méthode pour l’atelier d’écriture, Fayard, 2000, éd. revue et augmentée, 2005<br />
<em>Rolling Stones. Une biographie</em>, Fayard, 2002, rééd. Le Livre de poche, 2004<br />
<em>Daewoo</em>, roman, Fayard, 2004, rééd. Le Livre de poche, 2006<br />
<em>Bob Dylan. Une biographie</em>, Albin Michel, 2007, rééd. Le Livre de poche, 2009<br />
<em>Rock’n roll. Un portrait de Led Zeppelin</em>, Albin Michel, 2008<br />
<em>L’Incendie du Hilton</em>, Albin Michel, 2009<br />
<em>Après le livre</em>, Seuil et publie.net, 2011</p>
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		<title>Rock et édition : un mélange détonnant</title>
		<link>http://www.indications.be/rockedition</link>
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		<pubDate>Mon, 27 Feb 2012 15:55:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Mais qui sont ces éditeurs qui sévissent dans une niche éditoriale aussi cloisonnée que celle de la musique ? <span class="small-caps"> — stéphanie michaux et mathias vincent</span><p><a href="rockedition" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Mais qui sont ces éditeurs qui sévissent dans une niche éditoriale aussi cloisonnée que celle de la musique ? Avec sérieux et loin de l’émulation des concerts, ils proposent aux fans de rock des livres pointus. Car il s’agit bien d’hyperspécialisation. Entièrement dévouées à leur public de puristes, ces maisons d’édition se sont engagées à fournir à leurs lecteurs des contenus novateurs et de qualité. Focus sur cinq d’entre elles.</p>
<p><strong>Autour du livre</strong><br />
« Le rock n’est pas uniquement un divertissement, c’est aussi une culture » : tel est le projet éditorial d’Autour du livre et de ses quatre collections « pure rock » : « Les Cahiers du rock », « Récits rock », « Documents rock » et « Images du rock ». Quatre collections pour faire le tour de la question grâce à des essais thématiques, des fictions, des témoignages et des études de l’iconographie rock. Sans jamais intellectualiser à l’extrême, Autour du livre fournit à ses lecteurs des clés pour appréhender l’essence de ce phénomène, mieux le comprendre et l’apprécier.<br />
adlivre.com</p>
<p><strong>Camion blanc</strong><br />
Fondé par Sébastien Raizer et Fabrice Révolon, Camion blanc est « l’éditeur qui véhicule le rock », comme l’indique son slogan. Après un premier livre consacré à Joy Division,<em> </em>ces deux passionnés construisirent patiemment leur catalogue autour de biographies d’artistes et de groupes phares tels que The Cure, Ozzy Osbourne, REM ou les Sex Pistols, mais aussi d’essais sur des phénomènes musicaux comme la new wave ou le hard rock. Alliant sérieux et qualité, Camion blanc propose aujourd’hui plus de cent cinquante titres rédigés par des auteurs français, issus des milieux de la subculture, ou traduits d’auteurs anglo-saxons.<br />
Détail amusant, le camion blanc a également son pendant sombre : Camion noir, une maison d’édition consacrée à des sujets plus controversés comme le satanisme, le vampirisme et le romantisme noir.<br />
<a href="http://www.camionblanc.com" target="_blank">www.camionblanc.com</a></p>
<p><strong>Le Castor Astral</strong><br />
Essentiellement connu pour ses collections littéraires, le Castor Astral est aussi un éditeur d’ouvrages consacrés à la musique. Avec l’exigence qui la caractérise, cette maison d’édition traite de rock, bien sûr, par le biais d’évocations d’artistes majeurs, que ce soit sous forme de dictionnaires, d’anthologies, de biographies ou de traductions d’écrits — notamment ceux de John Lennon. Mais pas seulement. Le Castor Astral se distingue des autres éditeurs présentés dans cet article par la diversité des courants musicaux traités, notamment le rap, le reggae, le folk et la musique africaine.<br />
www.castorastral.com</p>
<p><strong>Le Mot et le reste</strong><br />
Maison d’édition marseillaise active depuis 1996, Le Mot et le reste publie des ouvrages où prime la transversalité. Au rythme de vingt-cinq parutions annuelles réparties en cinq collections, cet éditeur interroge le monde et le social par le prisme du langage. En témoigne son excellente collection « Solo » qui donne à un auteur l’occasion de transmettre ses impressions et ses souvenirs à l’écoute d’un titre ou d’un album marquant. Un projet intellectuellement ambitieux où la subjectivité croise l’imaginaire collectif.<br />
<a href="http://atheles.org/lemotetlereste" target="_blank">atheles.org/lemotetlereste</a></p>
<p><strong>Naïve Éditions</strong><br />
Après vingt ans de production musicale, le label indépendant Naïve se lança un nouveau défi (et quel défi !) : créer une maison d’édition, une maison pour artistes. C’était il y a dix ans. Depuis, les projets ont fleuri, six axes éditoriaux ont été développés parmi lesquels les beaux livres, les essais, les livres-CD mais aussi de la bande dessinée. Si ce catalogue fait la part belle à la musique avec des livres consacrés par exemple à notre Arno national ou à Claude Nougaro, les éditeurs misent également sur des livres plus philo-pop. Les lecteurs les plus curieux se raviront donc de titres tels que <em>l’Histoire de Barbie, la femme parfaite</em> ou <em>Diderot. Le Neveu de Rameau</em> commenté et mis en lumière par Raphaël Enthoven et Colas Duflo.<br />
<a href="http://www.naive.fr/#/category/books" target="_blank">www.naive.fr/#/category/books</a><strong> </strong></p>
<p><strong>Allia</strong><br />
Et comment ne pas mentionner le travail remarquable d’Allia en matière de critique musicale ? Avec la volonté de satisfaire le lecteur avide d’autre chose, cette maison d’édition édite des ouvrages théoriques et des réflexions sur le rock et la musique. On notera notamment : <em>Héros oubliés du rock’n’roll. Les Années sauvages du rock avant Elvis </em>de Nick Tosches ou <em>Dreaming. Les Sex Pistols et le punk </em>de<em> </em>Jon Savage. Mention spéciale à la plateforme « About and Around » mise en place sur le site des éditions, qui permet d’approfondir ses lectures grâce à des vidéos, des entretiens et des articles connexes.<br />
<a href="http://www.editions-allia.com" target="_blank">www.editions-allia.com</a></p>
<p><strong>Pistes de lecture</strong></p>
<p>Lester Bangs, <em>Psychotic Reactions et autres carburateurs flingués</em><br />
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Mourlon. Tristram, 1996, 544 p.<br />
Véritable guide Michelin de la « musique à papa », <em>Psychotic Reactions &amp; autres carburateurs flingués</em> compile une cinquantaine de critiques de Lester Bangs écrites dans les années 1970 pour diverses revues américaines. Mi-pamphlet, mi-cri d’amour, un pavé de sentiments déclamés avec style, verve et un degré d’analyse assez rare.</p>
<p>Chuck Klosterman, <em>Je, la mort et le rock’n’roll</em><br />
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Voline. Naïve, 2006, 309 p.<br />
Chuck Klosterman se voit confier une mission par son magazine <em>Spin</em> : se rendre sur les lieux où ont succombé les grandes rock stars pour « découvrir pourquoi le meilleur choix de carrière qu’un musicien puisse faire est d’arrêter de respirer ». De ce projet farfelu naît une analyse formidable de l’Amérique et de ses idoles servie par un style décapant, mais aussi une démonstration touchante du rôle de la critique.</p>
<p>Nick Kent, <em>The Dark Stuff</em><br />
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Laurence Romance et François Gorin. Naïve, 2006, 422 p.<br />
Plus rockeur critique que critique rock, Nick Kent fouille les recoins les plus obscurs des icônes du mouvement musical. La folie de Brian Wilson, la maladie de Syd Barrett, le sauvetage d’un Keith Richards en pleine overdose… Des artistes aux portes des ténèbres y sont dépeints avec une intensité foudroyante.</p>
<p>Peter Guralnick, <em>Elvis Presley</em><br />
Tome 1 : <em>Last Train to Memphis</em>, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Michel Dore. Le Castor Astral, 2007, 595 p. Tome 2 : <em>Careless Love</em>, traduit par Emmanuel Dazin, Le Castor Astral, 2008, 864 p.<br />
Historien de la culture musicale américaine, Peter Guralnick a écrit sur toutes les racines de la musique américaine : country, soul, blues… C’est cependant dans cette biographie titanesque du King qu’il touche au sublime en suivant quasiment au jour le jour, sur plus de mille pages, la plus grande idole de tous les temps. À Bob Dylan le mot de la fin : « Ce livre annule tous les autres. »</p>
<p>Nick Tosches, <em>Hellfire</em><br />
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Marc Mandosio, Allia, 2001, 235 p.<br />
Dans cette biographie de Jerry Lee Lewis, seul rival qu’eut jamais Elvis, Tosches parvient, par le biais d’une écriture habitée, à faire percevoir la part de folie de l’interprète de <em>Great Balls of Fire</em>, perpétuellement tourmenté entre damnation et rédemption. L’auteur remonte aux sources infernales du succès et décrit la chute d’un homme dans les flammes de la gloire.</p>
<p>Legs Mc Neil &amp; Gilian Mc Cain, <em>Please Kill Me</em><br />
Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié, Allia, 2006, 625 p.<br />
Montage nerveux de bribes de centaines d’heures d’entretiens avec tous les acteurs de la scène punk des années 1970, <em>Please Kill Me</em> nous offre une plongée dans le quotidien de groupes comme le Velvet Underground, les Stooges d’Iggy Pop ou les Ramones. Pas d’intervention des auteurs : la matière brute est montée afin de faire revivre les discussions des artistes de cette génération refusant les idéaux moelleux du <em>peace and love</em> des années 1960 et l’argent-roi des années 1980 qui se profile déjà à l’horizon.</p>
<p>Nick Cohn, <em>Awopbopaloobop Alopbamboom</em><br />
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Julia Dorner, 10/18, 2001, 317 p.<br />
Publié en 1969, <em>Awopbopaloobop Alopbamboom</em> est considéré par beaucoup comme le premier livre de critique rock à proprement parler, c’est-à-dire revendiquant son entière subjectivité. C’est l’histoire d’une époque allant de Bill Haley à Jimi Hendrix qui est racontée dans cet ouvrage passionnant où tombent les masques des idoles de la musique américaine.</p>
<p>Greil Marcus, <em>Lipstick Traces</em>Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Godard, Allia, 1998, 560 p.</p>
<p>Professeur réputé de l’université de Berkeley, Marcus ose relier dans une thèse magistrale les situationnistes, le dadaïsme et… les Sex Pistols ! Un tour de force qui mérite une lecture attentive malgré un style parfois un peu trop universitaire.</p>
<p>Robert Greenfield, <em>STP</em><br />
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Philippe Paringaux, Le Mot et le reste, 2008, 372 p.<br />
Accompagnateur des Rolling Stones dans leur tournée de 1972, le jeune Robert Greenfield couche sur ses cahiers tout ce qu’il observe : la drogue, les groupies, la séduction de Jagger, la rencontre avec Truman Capote… Bref, un récit édifiant de la vie sur la route du plus grand groupe de rock de tous les temps, comme ils l’ont vécue : bestiale, cinglée, excitante, fiévreuse&#8230; Un document culte.</p>
<p style="text-align: right;">Stéphanie Michaux et Mathias Vincent</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Les chiffres fous de l’édition</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Feb 2012 15:30:52 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Delhaize plus « lourd » que toute l’édition française ? Eh oui...<span class="small-caps"> — lorent corbeel</span><p><a href="chiffresfous" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify">Le secteur du livre en  France s’évalue en milliards d’euros. Une douzaine de poids lourds s’y imposent et écrasent la concurrence à coups de millions, de dizaines de millions, voire même de centaines de millions pour certains. Ces montants paraissent évidemment astronomiques, de la même manière que les distances dans l’espace n’ont plus rien à voir avec notre expérience quotidienne. À cela s’ajoute la puissance symbolique du livre, un bien culturel qui, quoi qu’on en dise, occupe une place prépondérante dans notre culture et sa transmission. Cependant ces deux facteurs risquent d’aveugler le lecteur et le citoyen, voire même le consommateur, sur la réalité économique de ce qui reste, somme toute, une toute petite industrie.</p>
<p>À travers quelques comparaisons chiffrées, la modestie des moyens engagés se révèle en effet pleinement. Cet éclairage nous paraît d’autant plus utile qu’il permettra ensuite à chacun de mieux se forger un avis sur la nécessité de considérer le livre comme un bien d’exception, à protéger plus ou moins des aléas du marché.</p>
<p>Pour éviter de se noyer dans un océan de statistiques et de grands nombres, on se limitera à la mise en jeu d’un seul marqueur économique, le chiffre d’affaires ou CA. On peut le définir grossièrement comme étant le montant des ventes de biens et services effectuées par une société sur une année. Ce n’est donc pas une valeur absolue du « poids » d’une entreprise ni a fortiori d’un secteur industriel, mais on peut objectivement l’admettre comme un indicateur pertinent. Dans le cas qui nous occupe, il nous a paru en tout cas suffisamment <em>saisissant</em>. Dernière prémisse, on ne parlera ici que des chiffres « français » et entendus pour l’année 2011. Ce n’est pas faire injure à la Belgique, à la Suisse romande ou au Québec que de considérer leur industrie du livre comme encore bien plus modeste. À ce point que le jeu des comparaisons risquerait de prendre des allures comiques qui ne serviraient pas notre propos et déprimeraient à coup sûr notre lecteur.</p>
<p><strong>Chiffre d’affaires</strong><br />
Premier chiffre imposant : si l’on observe le CA total des deux cents plus importants éditeurs (le reste étant « négligeable »), on obtient un montant d’environ 6,5 milliards (M) d’euros. Ceci tient compte de l’ensemble de leurs activités, autrement dit de leurs filiales à l’étranger et de leurs activités de distribution et de diffusion. Voilà qui est énorme, pensez-vous ? Sans doute, mais le CA de Pernod-Ricard, première société de spiritueux en France s’élève à lui seul à 7,6 M d’euros.  Media Markt, ce truc abominable mais bien pratique pour acheter une cafetière ou un CD de Miles Davis pas cher ? 15,2 M d’euros. La Walt Disney Company annonce quant à elle 30,9  M d’euros. Retour en France où le groupe Carrefour pèse plus de 100 M d’euros. Encore ? Même notre bon vieux  Delhaize peut se vanter d’un CA de 3,9 M en Belgique pour un total de plus de 18 M d’euros grâce à ses activités internationales. Delhaize plus « lourd » que toute l’édition française ? Eh oui&#8230;</p>
<p>Mais ce chiffre de 6,5 M d’euros doit encore être relativisé si l’on veut se faire une idée plus exacte de l’édition proprement dite. En effet, en tenant compte uniquement des activités éditoriales, on ne se retrouve plus qu’à 2,8 M d’euros. Ce qui ne ferait même pas entrer « l’Édition » parmi les cent plus grandes entreprises française : 98<sup>e</sup>, les Galeries Lafayette affichent déjà 4,9 M de CA.</p>
<p>Mais zoomons encore un peu plus, et intéressons-nous maintenant exclusivement à l’édition « littéraire », autrement dit le roman, le théâtre et la poésie. Celle-ci ne représente au mieux que 25 % du marché du livre (eh oui !), ainsi que du CA global de l’édition <em>per se</em>. Un rapide calcul et nous voilà passant sous le milliard d’euros. Ces 700 millions d’euros de CA de la littérature paraissent maintenant bien légers. Car pour revenir de l’astronomie à la vie quotidienne, 700 millions d’euros représentent le CA moyen d’un seul des dix plus grands centres commerciaux français (Créteil Soleil en est un poétique exemple). Alors Gallimard et City 2, même combat ? Bien sûr que non, c’est entendu. Mais pour distinguer le cauchemar économique du doux rêve humaniste, il vaut décidément mieux garder les pieds sur terre.</p>
<p style="text-align: right;">Lorent Corbeel</p>
<p>Sources : Observatoire de l’économie du livre, <em>Livres Hebdo</em>, site Mediadix (pôle métiers du livre de l’université Paris Ouest).</p>
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		<title>Un grand rire désabusé</title>
		<link>http://www.indications.be/crumley</link>
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		<pubDate>Mon, 27 Feb 2012 15:15:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Articles]]></category>

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		<description><![CDATA[Milodragovitch et Sughrue, les privés de James Crumley, explorent une Amérique ambiguë et destroy, faite de longues routes nationales et de bistrots pourris, d’amitiés trahies et de moments de tendresse à la sauvette.<span class="small-caps"> — pascal leclercq</span><p><a href="crumley" class="more-link">Lire la suite</a> ]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Milodragovitch et Sughrue, les deux détectives privés sortis de l’imagination de James Crumley, explorent une Amérique ambiguë et destroy, faite de longues routes nationales et de bistrots pourris, d’amitiés trahies et de moments de tendresse à la sauvette, à la recherche de vérités qui s’effritent au fur et à mesure qu’ils les touchent des doigts.</strong></p>
<p>Né à Three-Rivers au Texas en 1939, James Crumley déménage dans le courant des années 1960 à Missoula, dans le Montana. À cette époque s’écrit dans la petite ville du nord-ouest des États-Unis un important chapitre de l’histoire littéraire du pays : Missoula est parvenue à attirer une vaste communauté d’écrivains de tout poil, à la recherche de conditions de vie plus clémentes, séduits aussi par la réputation des nombreux ateliers d’écriture créative qui s’y tiennent. Parmi ces écrivains, Richard Hugo fait figure de fondateur ; connu essentiellement comme poète, auteur également du très beau roman <em>la Mort</em><em> ou la belle vie </em>(10/18, n<sup>o</sup> 3126), Hugo est professeur à l’Université du Montana, où il aura Crumley pour élève. Les deux hommes deviendront ensuite amis.</p>
<p>Le Montana, Crumley ne le quittera pour ainsi dire plus, et il n’aura de cesse de lui crier son amour jusque dans les pages les plus noires de ses livres : lorsqu’ils se retrouvent perdus dans un Texas où règnent le fric et les apparences, où les gars se baladent coiffés de ridicules chapeaux de cow-boy et chaussés de tout aussi ridicules bottes en alligator, et où les femmes se départissent rarement de leur revolver, même au plus fort de l’acte de chair, ses héros se complaisent dans la nostalgie de la montagne et des hivers rigoureux, dans le souvenir des chaussures fourrées, des caleçons longs et des longues parties de pêche.</p>
<p>Après avoir écrit un roman sur la guerre du Vietnam, Crumley crée dans <em>Fausse Piste</em> (1975 pour l’édition originale) son premier personnage de privé : Chester Milton Milodragovitch, Milo pour les intimes. Fils d’un riche citoyen étatsunien d’origine slave, Milodragovitch se voit obligé d’embrasser la carrière de détective suite à la clause testamentaire que sa folle de mère a fait signer à son père avant son suicide, selon laquelle il n’a pas le droit de palper son plantureux héritage avant d’atteindre l’âge respectable de cinquante-trois ans. Milodragovitch est spécialisé dans les affaires conjugales sordides : les mariages qui foirent, les délits d’adultère, les conjoints enfuis qu’il faut retrouver. Cet ancien de la guerre de Corée n’a pas vraiment le goût des armes, mais les situations dans lesquelles il se retrouve ne lui laissent pas vraiment le choix. Ancien alcoolique, il se bourre le pif de coke en attendant de saisir la première occasion venue pour retomber dans la bibine, tout en se faisant volontiers le défenseur de la veuve, à condition qu’elle corresponde à ses canons esthétiques.</p>
<p><em>Le Dernier Baiser </em>(1978), deuxième polar de Crumley, met en scène un autre privé, Chauncey Wayne Sughrue, connu comme le loup blanc sous le nom de CW. Plutôt du genre expéditif, ancien du Vietnam, il n’a pas son pareil pour organiser une expédition nocturne à grand renfort de grenades et de pétoires toutes plus efficaces les unes que les autres. La première scène du livre pose le décor : dans un bistrot pourri jusqu’au zinc, Sughrue met enfin la main sur le vieux pochard et le bouledogue nommé Fireball Roberts qu’il était chargé de retrouver. Ainsi la fin d’une longue quête, évoquée en quelques pages, marque-t-elle un départ vers une aventure délirante faite de tergiversations, d’interrogations identitaires, de longues beuveries suivies de gueules de bois faramineuses, en compagnie d’un vieillard malsain et d’un bouledogue alcoolo, premier représentant d’un bestiaire très fourni.</p>
<p>Cette manière de mener une histoire sera la marque de fabrique des romans suivants, dont les personnages principaux sont alternativement Milodragovitch et Sughrue. La narration de Crumley est faite de lignes droites et de replis, d’avancées lancinantes entrecoupées de nombreux retours en arrière, de brusques changements de donne. Suivre Milo et CW dans leurs enquêtes, prendre avec eux la route à la recherche du mince fil autour duquel se noue l’intrigue, c’est faire l’expérience de la relativité du temps, c’est s’exposer au mal de l’air comme au vertige de la distance parcourue. À tel point que résumer une intrigue de Crumley tient de la gageure : pour paraphraser l’auteur, autant chercher une mouche dans le cul d’un éléphant.</p>
<p>Après avoir mariné dans des aventures séparées, les deux détectives ont l’occasion de faire leurs preuves ensemble dans <em>les Serpents de la frontière</em> (1996), où ils se retrouvent momentanément associés.<em> </em>Milodragovitch cherche à récupérer l’héritage dont il s’est fait déposséder par un banquier le jour où il allait le toucher, tandis que Sughrue doit démasquer une bande de contrebandiers qui veulent sa peau. Donnant donnant, ils vont s’entraider pour démêler les fils de ces deux histoires, quitte à ce qu’elles en deviennent indissociables. À croire que Crumley ne tient pas réellement à séparer ses deux enfants littéraires ; dans les autres polars, en effet, il ne manque jamais, à travers les pensées du privé en charge de l’enquête, de donner au lecteur des nouvelles de son autre personnage, à mots couverts et sans jamais le citer nommément.</p>
<p>En s’en tenant aux déclarations d’intentions, on pourrait se dire que Milodragovitch est beaucoup plus froid et réfléchi que Sughrue, qui apparaît en quelque sorte comme le pendant névrotique et déglingué du premier, mais c’est compter sans la cruauté du monde et des êtres qui le peuplent. Menés en bateau par ceux qu’ils aiment ou qu’ils croient aimer, les deux hommes en arrivent toujours à se fourrer dans des situations d’une extrême violence et, quoi qu’ils fassent, leur sens de la justice ne parvient jamais vraiment à s’accommoder de la légalité. Il faut dire que sur un territoire où pullulent les bikers sur le retour, les avocats véreux, les trafiquants de toutes sortes, les femmes fatales et les truands en col blanc, les représentants de la loi eux-mêmes ne savent plus vraiment à quel saint se vouer ; il leur arrive d’ailleurs à eux aussi d’outrepasser les bornes.</p>
<p>C’est une autre caractéristique des romans de Crumley : personne n’est jamais tout à fait innocent ni tout à fait coupable, mis à part les véritables salauds — qui sont il est vrai légion. Des personnes qui, au départ, semblaient honnêtes et sincères se révèlent petit à petit sous leur plus mauvais jour : le vernis se craquelle, la bienséance disparaît sous les litres d’alcool, les lignes de poudre et la soif de pognon. Une bande de copains devient subitement une horde de lâches et de saligauds, un visage ami cache un criminel féroce, une vieille dame charmante, apparemment au-dessus de tout soupçon, se transforme en instigatrice de complot, et en chaque femme aimée se tapissent la trahison et la fin de tout amour. Inversement, sous la carapace d’êtres qu’on pensait définitivement abjects finit par percer un semblant d’humanité, comme pour brouiller une dernière fois les pistes.</p>
<p>Milodragovitch et Sughrue sont des antihéros évolutifs : au fur et à mesure de leurs aventures, ils se chargent de vécu, vieillissent, et vieillissant, ils se mettent à douter de leurs capacités. Il leur faut de plus en plus longtemps pour récupérer d’une fracture et une balle reçue un jour engendre une peur nouvelle, inconnue auparavant. L’expérience s’avère être à la fois un poids et un bienfait, et si elle les met en garde contre les avanies du genre humain, elle ne parvient pas à leur retirer ce brin de naïveté qui les fait à chaque fois retomber amoureux. À chaque nouvelle découverte correspond une nouvelle déception, à chaque nouvelle tuerie aussi dégoûtante que nécessaire, ils sont un peu plus seuls, si bien qu’au bout du compte, on a l’impression qu’il ne leur restera plus à opposer au monde qu’un grand rire désabusé, celui qui perce dans chacune de leurs cinglantes répliques. Et pourtant, ils repartent.</p>
<p style="text-align: right;">Pascal Leclercq</p>
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		<title>Holmes ressuscité à nouveau, mais avec brio</title>
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		<pubDate>Mon, 27 Feb 2012 14:00:45 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Fans de Sherlock Holmes, n’hésitez pas et lancez-vous dans ce nouveau récit du plus incroyable des détectives !<span class="small-caps"> — natacha wallez</span><p><a href="holmes" class="more-link">Lire la suite</a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2012/02/holmes.jpg"><img src="http://www.indications.be/wp-content/uploads/2012/02/holmes.jpg" alt="" title="holmes" width="181" height="278" class="alignleft size-full wp-image-1079" /></a>
<p style="text-align: justify;">Fans de Sherlock Holmes, n’hésitez pas et lancez-vous dans ce nouveau récit du plus incroyable des détectives ! Cette aventure holmésienne sera peut-être considérée par plus d’un comme une vulgaire opération de marketing du Conan Doyle Estate, les ayants droit du créateur de Sherlock. En effet, alors que bon nombre d’auteurs se sont déjà (parfois brillamment) essayé à l’exercice du pastiche (ne citons parmi tant d’autres que les Français Bob Garcia et René Reouven), c’est Anthony Horowitz qui a été choisi par le CDE pour poursuivre les aventures « officielles » du génie de la déduction. Horowitz n’est autre que l’auteur à succès de la série d’espionnage pour la jeunesse Alex Rider. C’est donc tout naturellement que <em>la Maison</em><em> de soie</em> paraît à la fois en collection adulte et jeunesse. Au vu du sujet traité, cette opération aurait été impossible il y a vingt ans, mais Sherlock Holmes nous a habitués à des situations étranges où parfois seul l’improbable reste possible ! Dans <em>la Maison</em><em> de soie</em>, le docteur Watson décide, un an après le décès de son célèbre ami, de relater l’une des enquêtes les plus effroyables qu’il lui ait été donné de vivre. En 1890, lorsqu’un marchand d’art se sentant menacé demande l’aide de Sherlock Holmes, ce dernier fait appel à sa bande des Irréguliers de Baker Street pour l’aider à résoudre cette enquête, et le voilà plongé au cœur d’événements monstrueux. Tous les ingrédients que Doyle maniait avec dextérité y sont réunis, et les personnages gardent leur profondeur originale. L’intrigue est prenante, à l’instar de la soixantaine d’enquêtes constituant le canon holmésien, et tout comme Doyle, Horowitz déroute et nous perd dans les méandres de l’enquête avant de faire éclater une vérité horrible, mais ô combien surprenante. Un bémol cependant, une traduction française médiocre où l’usage du conditionnel reste douteux. Si cela vous est possible, préférez sans détour une lecture dans la langue originale, savamment inspirée de l’honorable docteur Doyle.</p>
<p style="text-align: right;">Natacha Wallez</p>
<p>Anthony Horowitz<br />
<em>La Maison de soie</em><br />
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Michel Laporte<br />
Calmann-Lévy et Hachette Jeunesse, 2011<br />
360 pages</p>
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