La marginalité du corps

Les Corps étrangers est autant une analyse de notre rapport au corps que de celui qu’on entretient avec autrui. À travers l’histoire tragique d’un photoreporter devenu handicapé, Laura Wandel expose la distance qu’on peut mettre entre soi et les autres afin de se protéger. Ainsi que l’appréhension qui vous envahit lorsqu’il s’agit de vivre entouré de ces corps étrangers. 

lescorpsetrangers

Lorsqu’on est photographe, certains sens sont plus sollicités que d’autres. La vue, par exemple. Un simple coup d’œil et déjà l’objectif mitraille sa cible. Sûr de ses gestes, de son angle de vue. Ce qui est imprévisible par contre dans ce métier, c’est l’impact qu’aura sur le public la photographie une fois développée. Lorsqu’on est photographe de guerre, d’autres impacts sont à prendre en compte, comme celui de la bombe qui mord la chair du protagoniste de cette histoire au moment du « clic » fatidique.

C’est dans cette optique — un photoreporter meurtri physiquement et moralement lors d’une de ses missions — que le spectateur entre dans le court métrage de Laura Wandel, les Corps étrangers. Désarmé, il observe le quotidien de Pierre : un homme qui, en perdant la moitié de sa jambe, a perdu également tout intérêt en la vie, et s’efforce dès lors de mettre une distance entre lui et le reste du monde car il n’arrive pas à assumer son nouveau corps. Son amertume est d’autant plus accrue qu’il doit fréquenter assidûment la piscine municipale dans le cadre de sa rééducation. Dans ce microcosme humain, il voit défiler toutes sortes de gens : des gamins chahuteurs venus avec l’école, des nageuses qui préparent un spectacle de danse synchronisée, de vieilles personnes et leurs rhumatismes, des femmes enceintes à un cours d’aquagym, les corps sveltes et athlétiques de jeunes sportifs pendant leurs séances d’entraînement.

Il est particulièrement judicieux de la part de la réalisatrice d’avoir situé ce film dans un lieu comme celui-ci, où s’exhibent des corps dénudés, humides et entiers. En effet, pour mieux souffrir de la comparaison entre un corps mutilé et un autre en bonne santé, quel meilleur endroit que la piscine où chacun est confronté à une proximité forcée ? Univers où l’on s’expose aux regards, aux jugements d’autrui. Promiscuité d’autant plus intolérable lorsqu’on n’a qu’un moignon à la place de la jambe.

Par ailleurs, porté par un élan d’affection pour cet homme au vécu difficile, le spectateur se laisse toucher par la relation qui se crée entre Pierre et son kinésithérapeute, Alexandre, bien que celle-ci soit amenée de manière plutôt abrupte. En effet, Laura Wandel ne fait qu’esquisser quelques tentatives maladroites d’Alexandre pour aider son patient, mais sans jamais vraiment prendre le temps d’approfondir le ressenti de Pierre. C’est seulement vers la fin du film que l’on comprend, par un bref échange entre les deux hommes portant sur leurs connaissances artistiques respectives, que le premier a permis au second de réhabiliter son regard sur lui-même. En lui rappelant qu’il est un membre à part entière de la société, au même titre que tous ceux qui son présents dans ce grand rectangle d’eau chlorée.

Mais très vite, on accepte ce léger faux pas, heureux de découvrir un photographe plus ouvert et communicatif. Un homme qui socialise davantage, répondant même aux questions des enfants présents sur son infirmité.

Cette histoire, bien que très peu dialoguée, parvient à amorcer une réflexion sur le regard : celui qu’on porte sur ceux qui nous entourent mais également celui qu’on a sur nous-mêmes. Ce court métrage enchaîne les images sur fond sonore discret afin de laisser plus de place à la réflexion du spectateur. À lui, à un niveau différent, de s’identifier ou non à ce rejet de soi qui entraîne, fatalement, une prise de distance avec le reste du monde.

Morgane Cleymans

Les Corps étrangers
de Laura Wandel
avec Alain Eloy, Michaël Abiteboul
Belgique, 2014
16’
Fiche du film sur le site du FIFF